Dimanche 4 mai 2008
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La langue la plus vague du monde
Le japonais est probablement la langue la plus vague du monde. Pas de masculin ni de féminin, pas de singulier ni de pluriel, pas de conjugaisons, de nombreuses onomatopées et un nombre
incroyable d'homonymes (en japonais "goshin" peut à la fois signifier "autodéfense", "erreur de diagnostic" ou "erreur judiciaire")…
Et cela a eu un impact énorme sur la culture et la mentalité japonaises, particulièrement au niveau de ses voies martiales.
Zen et langue japonaise
Si le zen est né en Inde et est passé par la Chine avant d'arriver au Japon, nulle part ailleurs n'a-t-il trouvé terre plus fertile pour se développer. Et je crois que cela est dû en très grande
partie à la langue japonaise qui par son "imprécision" oblige celui qui l'utilise à "sentir" tout ce qu'il y a derrière la communication verbale.
C'est une tâche très difficile dans la mesure où ce type de communication ne repose pas sur la logique. Il existe bien sûr des non-dits et des sous-entendus dans toutes les langues, mais nul
autre pays ne les a développés autant que le Japon.
J'ai une amie coréenne très brillante qui fait des recherches sur l'histoire des religions. Elle possède un QI de 156 et maîtrise plusieurs langues. Après une année au Japon elle parlait et
écrivait à la perfection et nettement mieux que moi. Pourtant elle éprouvait de très grandes difficultés car elle sentait qu'elle n'arrivait pas à saisir la communication non verbale, et cela
malgré le fait que la culture coréenne y accorde elle-même une certaine importance.
Au Japon il est impératif de ne jamais faire perdre la face à son interlocuteur. Ainsi il est par exemple très rare lors d'une négociation de donner une réponse tranchée. Mais dans les dizaines
de manières de dire peut-être, deux japonais sauront lire un oui, un non ou n'importe laquelle des variantes intermédiaires aussi clairement que si les mots avaient été prononcés. Et cela vaut
aussi dans l'expression des sentiments…
C'est un fait qui se ressent d'ailleurs pleinement dans la littérature, les haïkus japonais étant aussi succincts et suggestifs que les poèmes occidentaux sont longs et descriptifs.
On dit que comprendre la langue d'un pays c'est comprendre l'âme de son peuple. Au moins dans le cas de la langue japonaise je pense que cela n'en permet qu'une compréhension limitée.
Zen et voies martiales
Le zen qui devint un des piliers de la formation des samouraïs influença leur manière d'appréhender le monde et de vivre. Et c'est tout naturellement qu'il marqua de son empreinte leur pratique
martiale, tant au niveau de la technique que de la transmission.
Une des expressions les plus importantes se rapportant à la transmission dans les voies japonaises est "I shin den shin". Cette expression issue du zen se traduit approximativement par "d'âme à
âme" ou de "cœur à cœur". Elle est l'illustration parfaite de l'enseignement non verbal qui est l'essence de la transmission de l'ensemble des "do", que cela soit en zen, chado, shodo, budo,
etc…
Comparativement à la langue japonaise la langue chinoise est beaucoup plus précise. Ainsi dans la pratique des arts martiaux chinois les étapes sont beaucoup plus claires et les sensations
recherchées lors des exercices sont généralement explicites. Grâce à cela les progrès sont plus faciles lors des premières étapes de l'étude. Et en ce sens il n'est pas faux de dire que, de par
sa transmission, la pratique martiale japonaise est plus élitiste.
Par contre l'enseignement "I shin den shin" développe l'intuition et la sensibilité, qualités majeures dans la pratique martiale que les grands adeptes du passé avaient développé à un niveau
phénoménal.
I shin den shin
Ecrits et arts martiaux
Cela ne signifie pas pour autant que la culture japonaise ne fasse pas place à l'écrit. C'est au Japon qu'a été écrit le premier roman, et c'est aussi au Japon qu'existe le plus grand nombre de
documents écrits relatifs aux arts martiaux, makimono, densho, etc…
Mais ces documents étaient soit des aide-mémoire, soit des certificats de transmission. Ils ne servaient nullement à transmettre l'essence d'une école. Les ryus étaient des traditions martiales.
A une époque où la technique pouvait faire la différence entre la vie et la mort, le savoir qu'ils transmettaient était un véritable secret militaire. Les rouleaux d'une école étaient donc codés
de telle manière qu'il était impossible pour une personne qui n'avait pas été initiée à ses secrets d'en découvrir le véritable sens…
Une transmission sans intuition?
Aujourd'hui le Japon s'est fortement occidentalisé et la transmission "I shin den shin" n'est plus la règle absolue. De nombreux experts d'arts martiaux japonais donnent à présent des
explications détaillées et enseignent "à l'occidentale". Ueshiba Moriheï et ses uchi deshi proches seront certainement parmi les derniers adeptes à avoir enseigné et étudié ainsi.
Les Budo modernes sont d'ailleurs probablement à un tournant de leur histoire et il est probable que dans le futur l'enseignement et la pédagogie reposeront de moins en moins sur l'intuition. En
prévoir les conséquences est malheureusement impossible mais on peut imaginer que cela se fera aux dépens de l'efficacité qui était celle des samouraïs car l'intuition que développait leur mode
d'entraînement et de transmission est un élément vital dans une pratique authentiquement martiale.
Par Tamaki Léo
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Publié dans : Budo
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