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Aïkido

Samedi 31 janvier 2009 6 31 /01 /Jan /2009 00:01
Une différence de conception
Ukemi est un terme japonais composé de deux mots, uke de ukeru, recevoir, et mi, le corps. En Aïkido l'ukemi désigne la chute de celui qui reçoit la technique. Malheureusement je crois que la chute est mal comprise et considérée par la plupart des pratiquants occidentaux. Je vais tenter ici de clarifier ce concept et montrer son importance dans la pratique martiale.

En occident la chute est généralement considérée par les pratiquants comme un signe de défaite. Elle est subie comme un mal nécessaire et l'apprentissage consiste simplement à pouvoir recevoir la technique sans être blessé. C'est évidement une étape indispensable. Mais si le travail s'arrête là on aura abordé l'ukemi d'une façon totalement superficielle.




Tentative d'analyse historique
Historiquement on peut supposer que des personnes ayant subi ou vu des projections lors de luttes ou batailles ont cherché un moyen de limiter l'impact de telles techniques. Il est aussi probable que l'observation de la nature et particulièrement des animaux a été une source d'inspiration dans le processus de création des techniques de chutes.

En Occident le rapport à la chute, et donc à la pratique elle-même, est différent. Bien sûr les techniques de lutte au corps à corps se sont développées en Occident comme en Asie. Mais à ma connaissance les techniques de lutte occidentale n'ont pas développé de dégagement par la chute. Je crois que cela est dû au fait que dans cette discipline les deux combattants luttent pour la victoire dans une épreuve de type sportif. Dans ce contexte il est évidemment inutile de s'entraîner à perdre.
Bien sûr les combattants japonais cherchaient aussi la victoire. La différence est que les lutteurs occidentaux se rencontraient dans des matchs sportifs tandis que les samouraïs pratiquaient la lutte afin de pouvoir survivre sur le champ de bataille. Il leur était d'ailleurs formellement interdit de participer à des compétitions de type Sumo qui étaient réservées aux paysans et lutteurs professionnels. Dans le contexte de la guerre le seul objectif est la survie. Dans ces conditions la retraite ou la fuite font partie des tactiques évidentes et c'est donc naturellement qu'elles se sont traduites en techniques concrètes. Le travail de l'ukemi permet ainsi de s'échapper d'une technique, de la contrer, ou d'en annuler ou atténuer les effets.

Ushiro et mae ukemi, analyse technique
Dans une projection où l'on tombe vers l'arrière le principal danger se situe au niveau de la tête. Un choc à cet endroit pouvant provoquer une perte de conscience synonyme de défaite et probablement de mort, la chute arrière, ushiro ukemi, sert principalement à protéger cette partie.

La chute avant, mae ukemi, offre plus de possibilités de fuite ou dégagement que la chute arrière. Techniquement il s'agit de l'opposé exact d'ushiro ukemi. Une des principales erreurs tient à l'angle du corps. Alors que dans la chute arrière la position de la tête crée naturellement l'angle juste, la chute avant est souvent effectuée comme une roulade de type gymnique grâce à l'impulsion de départ. C'est une erreur fondamentale pour plusieurs raisons.
Tout d'abord il faut comprendre le contexte. La chute se produit dans une situation de combat. Le combat se faisant normalement armé il est tout à fait possible que vous ayez encore votre arme ou celle de l'adversaire que vous avez réussi à désarmer à la main. Il est alors souhaitable de la garder malgré la chute. Garder l'équilibre du corps grâce à une seule main nécessite donc de chuter en diagonale.
Par ailleurs la chute en diagonale permet aussi de limiter le contact de la colonne vertébrale avec le sol, la préservant de chocs répétés qui ont une influence néfaste pour la santé.
Enfin, la chute en diagonale crée une spirale qui nous permet d'accélérer notre vitesse pendant la chute, chose beaucoup plus difficile lorsqu'on rentre en ligne droite en faisant un cercle.




De l'importance de la chute dans l'apprentissage
L'apprentissage des arts martiaux japonais se fait par le corps, la sensation. Les explications théoriques sont rares et d'importance limitée. Le contact avec le maître revêt alors une importance primordiale. Généralement les maîtres ayant beaucoup d'élèves, les rares moments où il vous corrige sont donc des instants privilégiés indispensables à votre progression. On comprend alors grâce à la sensation éprouvée dans le corps la source d'efficacité de la technique.

Au départ l'apprentissage de la forme de l'ukemi vous évite les blessures graves. Cependant les chutes restent difficiles et provoquent toujours des chocs. Le maître vous corrige occasionnellement. Petit à petit vous apprenez à chuter dans le temps. Les chocs sont mieux absorbés et le maître peut commencer à vous choisir pour démontrer une technique. Les années passent et vous apprenez à vous harmoniser à votre partenaire. Vous parvenez à diffuser sa force et cela lui permet de travailler avec plus d'intensité. A présent le maître vous désigne régulièrement pour ses démonstrations et vous multipliez les occasions de recevoir un enseignement direct.
Enfin vous dépassez le niveau de l'harmonisation. Vous devenez capable de lire la technique du maître instantanément sans processus conscient. Vous pouvez alors attaquer avec un engagement total. Le maître peut déployer sa puissance et sa vitesse maximale, il démontre la technique dans sa forme la plus pure. Vous êtes l'un des meilleurs élèves et un des partenaires privilégiés.

L'apprentissage de l'ukemi est autant spirituel que physique. Vous apprenez à vous oublier en même temps que vous assouplissez vos os, vos muscles et vos tendons. Finalement vous dépassez la peur et n'anticipez pas dans la crainte. Votre corps réagit instinctivement et trouve spontanément le geste juste. Vous avez acquis la capacité de lire la technique de votre adversaire et de vous y harmoniser, vous permettant dès lors de la rendre inefficace et surtout de la contrer ou l'anticiper vous garantissant ainsi la victoire. Vous êtes dès lors un des représentants désigné pour relever les défis lancés contre l'école.

Méthodes de travail
Bien entendu les ukemi se développent par la pratique avec un partenaire. Mais un élément fondamental de leur étude reste la pratique solitaire de séries de chutes enchaînées. En utilisant les lignes séparant les tatamis vous pouvez petit à petit corriger votre angle, en essayant de chuter par-dessus le plus grand nombre de tatamis ou sur un seul voire un demi vous apprenez à contrôler la distance. Par la répétition vous travaillez le relâchement et le contrôle de votre centre de gravité. Au final ce travail vous permet de chuter à n'importe quelle vitesse dans n'importe quelle direction et sur n'importe quelle distance. Au plus haut niveau vous aurez appris à contrôler le poids de votre corps, développant la capacité à vous rendre aussi souple ou léger que vous le désirez.

L'apprentissage des ukemi est un élément fondamental de l'apprentissage des budo. Cette étude si bénéfique est pourtant souvent survolée en occident car elle est sans doute trop liée à l'idée de défaite alors qu'elle recèle en réalité la source de la victoire.
Au plus haut niveau de pratique la distinction entre tori et uke n'existe plus, il n'y a ni vainqueur ni vaincu. La technique seule reste dans sa pureté la plus profonde. Il n'y a plus deux personnes faisant de l'Aïkido. L'Aïkido s'exprime sans limites.




Biographie de Suga Toshiro.

Toutes les photos sont Copyright by Wolfgang R. Fürst - www.edition2f.com


Par Suga Toshiro - Publié dans : Aïkido
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Jeudi 25 décembre 2008 4 25 /12 /Déc /2008 11:00
Shimizu senseï à Paris
Shimizu senseï qui a été présenté dans notre numéro précédent a donné un stage exceptionnel à Paris le 16 mars. Venu avec son fils Kenta c'était la première fois qu'il dirigeait un stage public en France et une occasion unique de pouvoir profiter de son enseignement sans avoir à se déplacer en Allemagne, Belgique, Pays-Bas ou pays de l'est où il se rend annuellement.




Durant quatre heures la pratique intense des techniques souples et dynamiques de Shimizu senseï alterna avec ses explications précises sur le sens du travail, le tout éclairé par le récit d'épisodes de la vie de Ueshiba Moriheï, fondateur de l'Aïkido.

Sans rentrer dans un enseignement détaillé techniquement qui n'aurait eu de sens que pour des élèves le suivant régulièrement, pour cette première Shimizu senseï insista sur des notions fondamentales de la pratique. Démontrant un grand nombre de techniques il expliqua par exemple qu'il était nécessaire d'acquérir précisément les formes de base pour pouvoir réaliser leurs variations.




L'école de la sincérité
Il évoqua aussi le rôle du uke qui ne doit ni résister bêtement, sans quoi il s'expose à une application ou une variation très dangereuse de la technique, ni anticiper et faire le mouvement seul, sans quoi il ne reste qu'une chorégraphie vide de sens.
Shimizu senseï qui fut l'uke principal d'Osenseï les six dernières années de sa vie évoqua notamment la difficulté qu'il avait à suivre maître Ueshiba qui multipliait les variations et pratiquait de plus en plus vite et puissamment. Il raconte qu'épuisé par l'entraînement, le manque de sommeil et de nourriture il lui arrivait régulièrement de se cacher au milieu d'élèves afin qu'Osenseï ne le trouve pas. A l'époque et comme on le voit sur de nombreuses vidéos, maître Ueshiba désignait son uke par un imperceptible geste de la main ou un simple regard.
Tactique vite déjoué par le maître qui prit l'habitude de l'appeler par son nom! On mesure là le plaisir qu'il avait à pratiquer avec Shimizu senseï.




Ce stage fut une parfaite introduction pour tous ceux qui désiraient découvrir le travail du dernier uchi-deshi d'Osenseï, et son enseignement un encouragement à la sincérité dans la pratique.

Des pratiquants un peu particuliers
En raison de l'espace ce premier stage était malheureusement limité en nombre de places et seuls quatre-vingt pratiquants purent y participer. Cela n'empêcha pas de nombreux enseignants de s'y rendre parmi lesquels Jean-Gabriel et Jacqueline Greslé qui avaient rencontré Shimizu senseï lorsqu'ils suivirent directement l'enseignement du fondateur de l'Aïkido à la fin des années soixante. En s'adressant à lui avec émotion ils lui dirent qu'ils n'avaient jamais eu autant l'impression de retrouver l'enseignement d'Osenseï, tant au niveau technique que philosophique. Madame Greslé laissera même échapper quelques larmes lors du dîner en exprimant sa gratitude à maître Shimizu pour sa fidélité au fondateur…




Ce premier stage fut un succès et Shimizu senseï a d'ores et déjà donné son accord à son organisateur, son élève Pascal Olivier, pour le renouveler l'an prochain.


Par Tamaki - Publié dans : Aïkido
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Samedi 12 juillet 2008 6 12 /07 /Juil /2008 00:43
Je vais aborder ici la notion de Do qui est essentielle à tous les pratiquants d'arts martiaux ainsi qu'à ceux qui suivent une voie traditionnelle. Mais avant de commencer je voudrais donner quelques précisions sur les kanjis.


"Do" par Ueshiba Moriheï


漢字 les kanjis
Le japonais s'écrit à l'aide de trois types d'écritures, les katakanas, les hiraganas et les kanjis. Les deux premiers sont des syllabaires tandis que le dernier est composé de logogrammes qui se répartissent en idéogrammes et pictogrammes. On emploie toutefois généralement le terme idéogramme pour traduire le mot kanji, 漢字, écriture des Han.

Les japonais ont intégré le système d'écriture chinois entre le 5ème et le 7ème siècle. Et à partir du 9ème siècle le Japon enverra régulièrement des délégations principalement constituées de bonzes pour étudier la culture chinoise, notamment ses idéogrammes.
A partir du 10ème siècle les échanges entre les deux pays s'intensifieront jusqu'à ce qu'ils s'arrêtent au début du 13ème. Durant toute cette période il eut environ une expédition tous les dix à vingt ans.
A cette époque la Chine était composée de treize régions entourées d'une quarantaine de royaumes barbares qui l'envahissaient régulièrement. Et la langue chinoise évoluait au fil de ces guerres et conquêtes successives. La prononciation et le sens des idéogrammes changeaient ainsi peu à peu et les délégations revenaient de leurs voyages d'études avec une compréhension différente des kanjis. Cela finit par créer une polémique au Japon qui finit par ne plus envoyer d'expédition.

Aujourd'hui la prononciation des kanjis se divise en onyomi, lecture par le son, ou kunyomi, lecture par le sens. Difficulté encore corsée par le fait que certains caractères ont conservé plusieurs lectures au fil des évolutions successives de la langue chinoise.
道 se lit donc "michi" en kunyomi, et "do" ou "to" en onyomi, prononciation chinoise ancienne japonisée de cet idéogramme que l'on prononce aujourd'hui "tao" ou "dao" en mandarin…

道 Do, analyse d'un caractère
Do est un kanji composé de deux clés. La partie de gauche représente un carrefour et un pied tandis que celle de droite représente des cheveux et un œil, donc une tête.
Il s'agit donc d'une personne réfléchissant au chemin à prendre à un croisement ou du chemin qu'a décidé de prendre quelqu'un. Et la lecture kunyomi, michi, confirme cette idée de voie, chemin. Toutefois il serait simpliste d'arrêter l'analyse ici car les kanjis ont souvent un sens beaucoup plus vaste et c'est particulièrement le cas de do.

道 Do, analyse d'un concept
C'est Lao Tseu qui donnera un sens très fort au concept de do. Il emploiera ce terme pour désigner l'univers, le tout. Il explique que le tao n'a ni odeur ni mouvement visible mais qu'il est l'origine de tout. Dès lors le tao sera assimilé au ten, 天, le ciel.

Dans les premières lignes du Zhong Yong (Tchun Yan en japonais), l'un des Quatre livres classiques du confucianisme, Zi Si (Tsu Won) petit-fils de Confucius (Ko Shi) dit:
"La nature de l'homme est un décret du ciel
Suivre sa nature est la voie (do/tao)
Etudier la voie est l'éducation"

La notion de dieu personnalisé est quasiment absente dans la culture chinoise qui considère que notre nature d'homme et celle de l'univers ne font qu'un. Le problème deviendra alors de savoir si la nature de l'homme est fondamentalement bonne, mauvaise ou neutre…
Dans ce débat la thèse de Mencius deviendra fondamentale. Il défend le point de vue que l'homme est naturellement bon et que seules les circonstances l'empêchent de réaliser sa nature véritable. Dans un exemple célèbre il explique que lorsqu'un enfant tombe dans un puit même les pires criminels essayent instinctivement de le sauver.

Pendant longtemps en Asie l'éducation a été basée sur l'étude de principes moraux qui visait à amener l'homme à s'accorder aux parfaites lois de l'univers et l'étude des sciences telles que les mathématiques ne revêtait aucune importance. L'achèvement de l'homme résidait alors dans la connaissance de la voie. L'esprit même de Confucius pour qui un homme qui peut entendre le tao le matin peut mourir le soir…


Suga Toshiro, irimi nage, (uke Tamaki Isseï)
(photo
Frédérick Carnet)


道 Do, analyse d'une pratique
合気道 est généralement traduit par la voie de l'union des énergies. Mais je pense que ce sens est très limité. Pour moi l'Aïkido est l'union de son ki à celui de l'univers. La pratique devient alors un chemin pour atteindre au tao et réaliser sa véritable nature d'homme.

Osenseï n'a pas laissé d'indications claires sur le choix des caractères et sans doute mon interprétation est-elle éloignée de son intention d'origine. Mais ce dont je suis certain c'est que l'Aïkido lui avait permis de comprendre l'univers et de se réaliser en agissant en harmonie avec lui…



Biographie de
Suga Toshiro.


Par Suga Toshiro - Publié dans : Aïkido
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Samedi 17 mai 2008 6 17 /05 /Mai /2008 00:10
On dit qu'Osenseï Ueshiba Moriheï enseigna à plusieurs dizaines de milliers d'élèves. Parmi eux une poignée se dévoua corps et âme à l'Aïkido en devenant uchi-deshi et forma le groupe des maîtres qui développèrent l'Aïkido dans le monde. Dans ce cercle très fermé certains comme Mochizuki Minoru senseï entretinrent une relation très proche avec le fondateur de l'Aïkido. Shimizu Kenji est une de ces rares personnes à qui Osenseï enseigna directement et porta une attention toute particulière.
Rencontré avec "le dernier disciple" de maître Ueshiba.


Shimizu senseï et son fils Kenta


L'interview de Shimizu senseï a été déplacée ici.


Par Tamaki Léo - Publié dans : Aïkido
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Mardi 15 avril 2008 2 15 /04 /Avr /2008 18:58
Il existe dans le monde des arts martiaux des personnalités médiatiques qui, volontairement ou pas, occupent le devant de la scène. Dans leur ombre agissent des personnages discrets dont l'importance et l'influence est parfois supérieure à la leur. Jacques Bardet, 6° dan, en fait partie. Personnage discret du monde de l'Aïkido il transmet et pratique inlassablement depuis plus de 35 ans et est aujourd'hui à la tête du plus grand dojo parisien. Rencontre avec un sage.


Jacques Bardet 6° dan Aïkido


Pourquoi et comment avez-vous débuté l'Aïkido?
J'avais un grand-père qui collectionnait les objets japonais et j'ai grandi entouré d'estampes, de tsubas, etc… qui m'ont donné très jeune l'envie d'aller au Japon.
Après avoir terminé mes études je suis parti un peu à l'aventure. C'était les années 70 et j'ai parcouru l'Amérique latine, l'Afrique et une partie de l'Asie. Katmandou, Goa, etc… (rires)
J'avais toujours envie d'aller au Japon mais à l'époque c'est plutôt les femmes japonaises qui m'intéressaient. (rires)

Pour diverses raison je ne suis pas allé jusqu'au Japon à ce moment et à mon retour en France un de mes amis m'a parlé d'Aïkido. J'avais eu une éducation où le sport occupait une place très importante et ça a éveillé ma curiosité.
Je me souviens très bien du premier dojo que j'ai visité. C'était un cours de Toshiro Suga. Il était en train de démontrer des techniques au bokken et j'ai eu une image magnifique de l'Aïkido. Aujourd'hui encore je me souviens parfaitement de la sensation que j'ai eu en le regardant, l'impression de plénitude qui émanait de son geste.
J'ai été voir d'autres clubs mais ce que pratiquait Toshiro paraissait beaucoup plus intense et j'ai décidé d'aller pratiquer avec lui tout de suite.

A cette époque c'était un Aïkido beaucoup plus physique, dur?
Toshiro était très direct et ça me plaisait beaucoup. Pas violent mais très direct. Comme j'étais très endurant je n'avais pas de mal à tenir sur ce plan là et je me suis beaucoup défoulé.
Après le risque c'est de confondre l'intensité et la profondeur. Pour moi par exemple il fallait toujours que je fasse tout très intensément physiquement, que je transpire beaucoup. Et je confondais ça avec la profondeur de la pratique.

Pensez-vous que ce soit une étape importante de passer par une pratique très physique comme cela?
Ca a été mon cas. J'avais besoin de ça et je suis vraiment gré à Toshiro de m'avoir donné cette opportunité. Mais je ne pense pas que ce soit nécessaire pour tout le monde. Par contre l'engagement sincère et la générosité dans la pratique, sont importants et nécessaires.
Il y a dans l'enseignement et la pratique de Toshiro une vraie générosité. Beaucoup des ukes réguliers de maître Tamura faisaient preuve de capacités physiques magnifiques. Mais il y avait chez Toshiro une dimension supplémentaire. Un don de soi qui se traduisait par un engagement total qui était très beau à voir.




Quels sont les maîtres dont vous avez suivi l'enseignement qui vous ont marqués?
J'ai suivi très régulièrement maître Sugano pendant quelques années en France et en Belgique. J'appréciais le rythme qu'il donnait au cours. Une intensité physique liée à un thème unique qu'il développait.
Son Aïkido dégageait quelque chose de très simple mais en même temps extrèmement efficace. A première vue sa technique paraît "rustique" et on a presque l'impression qu'il est pataud lorsqu'on se rend compte qu'il a totalement "pris" la distance. C'est très beau à voir.

Après, au-delà de la technique, certains maîtres m'ont touché par leur simple présence. Shirata et Osawa notamment. Dès qu'ils montaient sur le tatami ils remplissaient la salle, l'espace autour d'eux.

Et il y a bien sûr maître Tamura.

Est-ce votre référence technique?
Aujourd'hui oui. Mais au début je ne comprenais rien. Ce qu'il faisait ne m'intéressait pas. (rires)
Et petit à petit j'ai découvert la richesse de son enseignement. Je ne vais pas faire l'éloge de sa technique ici mais il y a deux choses que je voudrais évoquer.
Tout d'abord le fait que, sans en avoir l'air et contrairement aux critiques qui ont pu lui être faites, il place l'Aïkido à notre portée en tant qu'occidentaux.
Ensuite son humour. Nous sommes tous là à chercher des réponses compliquées à des situations simples. Et chaque fois face à lui tout s'écroule, on se retrouve face à l'essentiel. Il y a un côté véritablement comique à voir tout ce qu'on a essayé d'échaffauder balayé par sa simplicité. C'est véritablement… tragi-comique!


Tamura Nobuyoshi et Jacques Bardet


Effectivement les scènes de stage où un pratiquant, généralement avancé, se retrouve immobilisé par une simple saisie légère soulèvent souvent des rires jusqu'au gradins.
C'est exactement ça. Débutants comme avancés nous échaffaudons des théories compliquées qui volent en éclats face à lui. Et comme face à un miroir on se retrouve face à nous-même, nos raideurs, nos tensions.
Ca peut-être très frustrant mais ce sont de grandes leçons d'humilité. Et qui sont comiques à voir. (rires)
Et c'est toujours fait avec beaucoup de gentillesse. C'est drôle et beau à la fois.
Le pire c'est qu'il est impossible de le bloquer de la même manière. J'essaie régulièrement de le prendre dans le temps et je n'y arrive pas.

J'apprécie aussi énormement la spontanéité de son Aïkido. Ce n'est jamais deux fois la même chose. Ca me donne la même joie que l'écoute du jazz, une apparence de chaos et une parfaite harmonie qui nous pènètre corps et esprit. C'est d'une beauté presque poétique qui court-circuite les discours théoriques. Je me suis apreçu au fil des années que c'est un point qui perturbe parfois les enseignants mais rarement les débutants.

Comment avez-vous commencé à enseigner?
Au début je ne pensais pas du tout enseigner. J'ai simplement commencé à remplacer Toshiro Suga qui partait au Canada.

Que représente l'enseignement pour vous? Un moyen de progression, un devoir de transmettre ce que vous avez reçu?
Ce qui me plaît c'est la rencontre.

Qu'essayez-vous de transmettre à vos élèves?

On dit souvent MON élève ou MES élèves mais je pense que c'est un abus de langage.
Je pense que ce qui est fondamental dans un cours c'est de donner toute une panoplie, une variété de situations. L'élève fait son chemin et trouve sa place de lui-même.
Quand on se bataille avec un élève pour le former je pense qu'il y a très peu de chances qu'il devienne un bon pratiquant…




Quelle importance a l'étiquette pour vous?
C'est quelque chose d'essentiel. Peut-être y avait il ça chez nous autrefois, un apprentissage de l'étiquette autant physique que mental. C'est apprendre à se placer dans l'espace et dans le temps. J'insiste sur le temps car on ne considère souvent que l'espace.
C'est flagrant dans les examens d'enseignants. Les candidats perçoivent assez facilement les notions de distance mais, bien qu'il sachent intellectuellement que le Maaï c'est l'espace et le temps, ils oublient le temps! Hors dans l'étiquette la notion de temps est très importante. Il n'y a pas seulement une notion de forme ou de distance.

Que pensez-vous du travail aux armes?
D'abord pour moi c'est le plaisir. Au départ c'est ce qui m'a le plus attiré. J'y prends tellement de plaisir que je vois pas comment je pourrais faire autrement que de les inclure dans la pratique.

Est-ce que cela apporte une dimension qu'on n'a pas à mains nues?
Avec les armes on sort du côté bagarre. Sur le tatami on sait qu'on ne va pas mourir. Mais même si ce n'est que symbolique, le travail des armes apporte une dimension où l'on est entre la vie et le mort.




Est-ce que les références à la culture japonaise sont importantes dans l'Aïkido?
Chacun de nous est attiré et touché par des aspects différents de cette tradition et l'aspect exotique en fait souvent partie. Ensuite petit à petit on se détache du côté folklorique et c'est là que l'on découvre ce qui est fondamental.

Quelles sont vos fonctions dans la fédération?
Je suis responsable de formations au brevet fédéral. C'est une tâche assez difficile qui se fait dans le cadre de l'UFA (Union des Fédérations d'Aïkido).
En ce moment je voudrais arriver à transmettre l'importance du travail sur la préparation. Je voudrais que dès que la personne monte sur le tatami, l'enseignant l'amène, si possible non-verbalement, directement dans une pratique traditionnelle. On ne doit pas biaiser là-dessus. Nous ne sommes pas dans un sport mais dans une Voie traditionelle.
Et cela peut se faire notamment par la préparation. Souvent un exercice qui a l'air simple et gymnique au premier abord est beaucoup plus riche. Il y a une façon de le faire qui est propre à l'Aïkido. Le moindre geste, monter un bras, faire un pas, a une application martiale et est déjà dans une situation traditionelle qui n'est pas simlement marcher ou monter un bras comme on le fait au quotidien. Et il n'y a pas besoin de l'expliquer verbalement et de discourir pour transmettre ce savoir.

Considèrez-vous qu'il faut reprendre des exercices comme ceux que fait maître Tamura au début de ses cours?
Je ne fais pas faire les respirations pour une question de temps malheureusement. Mais ce serait une approche parfaitement justifiée si on avait le temps nécessaire. Dans cette préparation par exemple il y a un énorme travail sur l'axe. Le moindre geste sert à recréer notre axe fondamental, le seichusen.

Ce ne sont donc pas juste des exercices de santé?
Ah non, c'est une compréhension extrèmement limitée de ne voir là que des exercices de santé. A part ce travail sur l'axe il y a par exemple le travail sur notre attention et sa liaison au geste. Lorsqu'on fait ces mouvements on s'aperçoit qu'on est toujours dans une attention discontinue. L'aspect santé vient après, ce n'est pas le point fondamental.




Est-ce qu'il est nécessaire de passer par de tels exercices ou peut-on rentrer directement dans la technique?
Je pense que le côté complètement moderne de maître Tamura c'est d'arriver à nous faire rentrer complètement dans une discipline traditionelle sans en avoir l'air. En particulier en utilisant ses préparation. Il n'y a pa besoin de faire de baratin exotique en faisant appel à la tradition, au Japon, etc… Ces exercices permettent de rentrer directement dedans, par son attitude et sa façon de les faire.

Le même exercice éxécuté par des personnes différentes aura alors un sens et un effet complètement différent?
Exactement.

C'est aussi cela que vous jugez lorsque les gens passent des grades, la manière dont ils vont déposer leurs armes, etc…
Exactement, oui. On va juger une attitude plus que des détails techniques. Bien sûr l'exactitude technique est très importante mais on doit être tout de suite dans une globalité.




En tant que formateur au BF vous êtes en contact avec des pratiquants de différents courants et fédérations. Que pensez-vous de la diversité que cela représente?
Je dirai que c'est fondamental que toutes les formes existent, qu'il y ait une continuité par rapport à tous les grands experts qui ont été élèves de Osenseï. Même si moi c'est l'enseignement de maître Tamura qui me convient, c'est fondamental que toutes ces façons de pratiquer ou enseigner puissent co-exister.
Actuellement nous sommes confrontés à plusieurs problèmes. D'une part aujourd'hui toutes les tendances de l'Aïki ne peuvent se reconnaitre dans les examens. Ensuite il faudrait une autonomie financière garantie de chacune.

Qu'est ce qui détermine qu'une technique est de l'Aïkido et que tous ces gens malgré des formes différentes font de l'Aïkido?
Rien. C'est une question d'avis personnel.

Quel est le sens d'une Voie martiale traditionnelle à notre époque? Des disciplines comme le Yoga ne nous amèneraient-elles pas plus directement au même but?
C'est assez frappant de voir comment les personnes qui viennent du Yoga, ou parfois même de la danse classique, ont assez souvent du mal avec le côté relationnel. Ils sont tellement plongés en eux-mêmes qu'ils ne savent pas "faire" avec une autre personne. L'Aïkido permet d'aller dans la profondeur de la relation.





Quels sont les notions que vous estimez essentielles?
La globalité. Dans la technique bien sûr mais ce n'est que la partie superficielle. En limitant à la seule technique ce n'est déjà plus la globalité. Tous les temps dits "morts" qui séparent les techniques sont très importants aussi. Cela rejoint l'idée que les musiciens expriment en disant que fondamentalement dans la musique c'est le silence qui est important…
C'est dans ces temps dit "morts" entre les techniques que l'étiquette est très importante et prend tout son sens.
La globalité aussi dans le sens où l'on parvient à ce qu'il n'y ait pas de discontinuité entre notre vie de tous les jours et la pratique sur le tatami.

Une globalité en tant que conscience présente, "éveillée" en permanence?
Ce n'est pas une conscience objective. Parce qu'il y a "la conscience de" et "la présence". C'est un peu la différence qui existe entre deux termes anglais qui se traduisent tout deux par consience en français, "consciousness" et "awareness".
Ce qu'on développe c'est une présence. Ce n'est pas quelque chose de quantifiable.

Dans l'apprentissage en France il y a beaucoup de découpage et on oppose souvent les méthodes analytiques et globales. Quelle est votre opinion sur ce sujet?
On dit qu'un bon plat est beaucoup plus que l'ensemble des éléments qui le composent . Mais un enseignement axé sur l'unité ou la globalité n'excut pas que l'attention soit aussi portée sur des points très précis.
Toutefois l'enseignement doit-être tel que c'est l'attitude générale qui prime. A certains moments on peut être amené à montrer les séquences d'une technique mais il est essentiel que ça reste toujours dans une globalité.

Un point de vue assez éloigné de la pédagogie occidentale…

La pédagogie par objectifs, PPO, part du principe que pour résoudre une difficulté il faut commencer par la diviser. C'est une direction opposée au mode d'enseignement des voies martiales traditionnelles. Peut-être est-ce là aussi un problème occidental. Nous croyons trop souvent que comprendre est équivalent à faire.
Et cela se traduit par exemple par des stages où certains enseignants prétendent, en toute bonne foi, qu'ils vont vous expliquer ce que fait tel ou tel expert, maître Tamura notamment, et qu'il garde caché.
C'est une grosse erreur qui conduit par exemple à des cours où l'on passe la majorité du temps à écouter et non à pratiquer…

La globalité implique-t-elle qu'un enseignement "progressif" n'a pas lieu d'être?
A ce sujet je trouve ce qu'a écrit Ellis Amdur sur les écoles japonaises très juste. Un enseignement progressif où, soit disant, certains aspects seront abordés plus tard, a toute les chances d'être une tromperie. L'aspect ura de la technique existe mais il n'est pas vraiment caché chez les grands experts, simplement nous ne savons pas le voir et c'est cette faculté que nous devons développer. Nous devons apprendre à regarder.




Aujourd'hui les "maîtres" sont souvent idéalisés, il y a une sorte de culte de la personnalité. Que pensez-vous de cette situation?
C'est une grosse erreur de diviniser. C'est une énorme erreur.
J'ai suivi des enseignements dits spirituels, autres que l'Aïkido. C'est une énorme confusion de faire de ces personnes, dites éveillées, des idéaux de perfection dans la vie de tous les jours. C'est une énorme erreur d'attendre ça de quelqu'un.
Le terme "éveillé" n'a d'ailleurs pas de sens puisque quand on est éveillé il n'y a plus de personne.

Pouvez-vous nous parler un peu plus de ces enseignements que vous avez suivi parallèlement à l'Aïkido?

C'est assez éclectique et vaste et je ne sais pas si cela à sa place ici mais pourquoi pas.
Il y a d'une part des personnes que je considère comme des maîtres par leur vie ou leur œuvre. En même temps que j'ai commencé l'Aïkido, j'ai fait deux courts séjours aux USA. Au cours de l'un d'eux j'ai cherché à renconter l'écrivain Henri Miller. Sa vie est pour moi exceptionnelle. Il a su faire de tout ce qui lui arrivait, même si cela pouvait sembler un malheur, quelquechose de positif. Ca va dans le même sens que ce que nous avait dit maître Tamura à la fin d'un stage il y a quelques années. Il faut toujours remercier.

J'ai aussi assisté à de nombreux concerts d'Anthony Braxton que je considère également comme un maitre bien que je ne sois pas musicien. Il a étudié la philosophie, les mathématiques modernes, et sa musique, qu'elle soit improvisation totale ou entièrement composée, est pour moi synonyme de plénitude, tout comme les écrits de Miller.
Je ne peux séparer leurs influences, toujours très présentes, de celle des « instructeurs spirituels » , un mot bien pompeux, que j'ai eu la chance de rencontrer.
J'ai la chance d'avoir de nombreux élèves artistes, comédiens, danseurs, musiciens, et ça me permet de ne pas m'enfermer dans le monde des arts martiaux en allant voir leurs spectacles.

Quel a été le déclic qui vous a poussé à suivre ces instructeurs spirituels?

Une quinzaine d'année après avoir commencé l'Aïkido, et bien que je sois athée, j'ai souhaité renconter des personnes ayant vécu cette percée dans la réalité souvent appelée  « éveil ». Je me suis rendu compte qu'il n'était pas nécessaire d'aller au bout du monde et j'ai eu la très grande chance de renconter Jean Klein, Yvan Amar et d'autres, et j'ai décidé de participer à des groupes suivis avec Richard Moss.
Pourquoi Richard Moss? Parce qu'il n'est issu d'aucune tradition orientale ou autre, parce qu'il tente de mettre en place des rapports directs et simples entre les participants, et parce qu'il fait beaucoup appel au travail de groupe en sachant lui-même complétement s'effacer.
Ce fut une belle démystification de la spiritualité avec un retour au quotidien. J'ai commencé à comprendre qu'il était possible de concilier douceur, attention à l'autre et grande fermeté.




L'absence de culte de la personnalité semble avoir été un point déterminant.
Mon point de vue par rapport à la transmission en Occident est qu'il me paraît complètement inadapté dans notre société actuelle, sauf si l'on vit quotidiennement avec un maître authentique, et j'insite sur le quotidiennement, d'importer le modèle du guru ou du maître.
Celui-ci n'est valable qu'avec un tout petit nombre de  disciples. Sinon c'est du romantisme et cela comporte en outre des risques de dérives connus…
Animer un stage ou des cours avec plusieurs dizaines de personnes ou plus relève d'un autre mode où la dynamique de groupe intervient beaucoup. Ce que l'Orient a préservé et qui revient chez nous, c'est la priorité donnée à la pratique, le fait il n'y a pas de séparation entre connaissance et pratique.

Quels sont les qualités que doit développer un enseignant?
On peut voir la discipline orientale comme une tentative de formater quelqu'un. Et c'est vrai qu'on va dire par exemple que pour monter le bras en Aïkido le coude est vers le bas, qu'on le met de telle ou telle façon… Mais ce n'est pas ça qui est important. Ce qui compte c'est de créer les situations où l'élève, petit à petit, va se rendre compte que cette position est la plus simple, la plus facile, et donc la meilleure.
Mais le plus important c'est de donner l'attention à quelqu'un. Il y a un cadre technique en Aïkido qui est important mais c'est la qualité de l'attention que l'on donne à quelqu'un qui fait que cette personne s'ouvre.

Quelles sont les erreurs à éviter?
En Occident les enseignants sont trop obsédés par l'idée de vouloir aider. On croit qu'on va aider l'élève, on attache beaucoup d'importance à la pédagogie et on se remet à créer des systèmes fermés alors que justement Ueshiba, tel que je le comprends, est parti de systèmes fermés pour arriver à quelque chose d'universel et d'ouvert.
On dit souvent que ces systèmes servent à donner des bases mais finalement on n'en sort pas et au bout de dix ans on est de plus en plus enfermés…
C'est de bonne foi mais on s'enferme nous-même sous le prétexte qu'on veut aider.

A ce sujet il y a une histoire que racontait Krishnamurti que j'apprécie beaucoup:
"Le diable et un de ses amis marchaient dans la rue. Tout à coup ils virent un homme se pencher et ramasser quelque chose. Après avoir observé cette chose l'homme la rangea dans sa poche.
L'ami demanda au diable:
"Qu'a ramassé cet homme?"
Le diable lui répondit:
"Il a ramassé une partie de la vérité."
"C'est une mauvaise nouvelle pour toi alors."
"Oh non pas du tout" répondit le diable "je vais l'aider à l'organiser!"




Qu'attendez-vous des élèves?
Qu'ils s'acceptent les uns les autres.

Qu'ils acceptent la rencontre?
Oui pour moi c'est le propre de l'Aïkido, qu'ils s'acceptent sauf dans le cas d'abus où il n'y a pas à accepter évidemment.
La relation est l'essence de l'Aïkido. Pour moi le principal danger de l'Aïkido est d'ailleurs de pratiquer dans le vide, comme dans la vie de tous les jours où on court partout sans jamais avoir de relations avec qui que ce soit. Nous avons une vie apparement de plus en plus relationnelle dans le monde actuel mais en fait c'est de l'agitation dans le vide. Et il y a le même danger dans l'Aïkido…

Doit-on imiter, copier le maître?
C'est inévitable. Je ne vois pas comment nous pouvons faire autrement que commencer par imiter.Tous les grands créateurs artistiques ont suivi cette voie en recopiant et répétant inlassablement les oeuvres des maîtres qu'ils admiraient. Comme il est souvent dit, il s'agit même de voler la technique.
C'est un travail difficile, long et laborieux mais inévitable. A l'inverse le papillonage ou zapping est une plaie de notre époque qui ne mène à rien.

L'Aïkido qui est une discipline japonaise s'est-il ou doit-il s'adapter à l'occident?
C'est plutôt à nous de trouver notre façon de faire.
J'ai réellement commencé à réfléchir à ce sujet lorsque j'ai rencontré Malcolm Tiki Shewan. C'est lui qui m'a amené à questionner ce que ça pouvait être de pratiquer une discipline orientale pour un occidental. Au-delà de ce qu'il m'a apporté techniquement je lui dois de m'avoir amené à réfléchir plus clairement sur la signification de cette transmission.

Je pense que Ueshiba s'adressait à tout le monde. Ueshiba comme certains grands maîtres indiens, est une personne qui en restant apparement dans sa tradition a atteint l'universel. Il a créé quelque chose qui s'adresse et parle à tout le monde.

Merci pour votre temps.


Pour pratiquer avec Jacques Bardet:

-dans le 1er et 3ème arrondissement
-dans le 20ème

Jacques Bardet est aussi l'auteur d'un DVD, "Doji, le travail de la globalité en Aïkido".





Un article sur Jacques Bardet dans "Budo no Nayami".


Par Tamaki Léo - Publié dans : Aïkido
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Jeudi 27 septembre 2007 4 27 /09 /Sep /2007 08:32
Tamura Nobuyoshi est 8ème dan de l’Aïkikaï de Tokyo. Proche disciple de Moriheï Ueshiba, fondateur de l’Aïkido, il vit en France depuis 43 ans et enseigne à travers le monde.

Suite de l'article ici.


Tamura Nobuyoshi, l'aigle de l'Aïkido


Par Léo Tamaki - Publié dans : Aïkido
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Dimanche 2 septembre 2007 7 02 /09 /Sep /2007 23:30
 
 

L’Aïkikaï, ce nom porte à lui seul les rêves de centaines de milliers de pratiquants d’Aïkido de par le monde. Poussez les portes de ce lieu mythique chargé d’histoire…

 
 
Le dojo principal de l'Aïkikaï
 
 
 

L’Aïkikaï est l’école fondée par Moriheï Ueshiba, créateur de l’Aïkido, et l’Aïkikaï Hombu dojo en est le siège.

 
 
 
Fondation
 

En 1931 Moriheï Ueshiba à quarante-huit ans. Il est déjà un maître renommé et compte de nombreuses personnalités parmi ses élèves. Il fonde alors le Kobukan dojo, son premier dojo personnel.

 

Le Kobukan est situé à Tokyo, dans le quartier de Shinjuku. A l’époque l’Aïkido n’existe pas encore et maître Ueshiba enseigne le Daïto-ryu Aïkijujutsu. Son art est extrèmement efficace et sa réputation redoutable. Le Kobukan est alors surnommé Jigoku dojo, le dojo de l’enfer…

 
 
 

Les années passent. L’art de maître de Ueshiba évolue et son nom change en parallèle. Il deviendra Aïkibudo puis enfin, en 1942, Aïkido. Le dojo lui continuera à s’appeller Kobukan jusqu’au 1948.

 

Le 9 février 1948 le Zaidan Hojin Aïkikaï est officiellement reconnu. A partir de ce jour cette association développera l’enseignement de maître Ueshiba et le Kobukan en deviendra le siège sous le nom de Aïkikaï Hombu dojo.

 
 
 

Les années passent et la réputation du vénérable maître devient telle qu’il est impossible de continuer à enseigner dans le bâtiment en bois d’origine. En 1967 le premier Hombu dojo que l’on voit dans les premières vidéos du fondateur est donc détruit pour faire place à un nouveau bâtiment qui permettra d’accueillir les élèves toujours plus nombreux.

 
 
 

L’âge d’or de l’Aïkikaï

 

En 1968 le nouveau dojo est inauguré. Cinq étages, une pièce pour Osenseï, des bureaux, des chambres pour les uchi-deshis, des vestiaires modernes (à l’époque), et surtout, trois dojos pour une surface totale de 250 tatamis… le conservatoire de l’Aïkido est né.

 
 
 

On regarde souvent en arrière avec nostalgie et on a parfois tendance à idéaliser un passé et le voir plus plus beau et meilleur qu’il ne l’était en réalité. Cependant je crois que l’on peut dire sans crainte de se tromper que de sa fondation jusqu’au début des années 80 l’Aïkikaï vivra son âge d’or. Sous la direction d’Osenseï d’abord, puis de son successeur Koichi Toheï, et enfin de son fils, Kisshomaru, les plus grands noms de l’Aïkido vont enseigner et s’entraîner au Hombu dojo.

 

Les anciens d’abord qui sont déjà reconnus et possèdent leurs propres écoles tels Gozo Shioda, Kenji Tomiki ou Minoru Mochizuki viendront régulièrement enseigner. Les enseignants réguliers de l’Aïkikaï ensuite, Yamaguchi, Saïto, Tada, Arikawa, Saotome ou Chiba… ont la quarantaine, sont dans la force de l’âge et possèdent déjà tous les fabuleuses techniques qui les rendront célèbres.

 

Sous leur direction seront formés des milliers d’Aïkidokas qui diffuseront leur art dans le monde. Parmi eux les plus célèbres sont aujourd’hui devenus à leur tour des figures de l’Aïkido tels Shimizu, Endo, Tissier, Moriteru Ueshiba, Miyamoto, etc…

 
 
Un conservatoire de l'Aïkido
 


A la découverte de l’Aïkikaï

 

Je suis allé à l’Aïkikaï pour la première fois en mai 1998. Je venais d’arriver au Japon la veille et j’avais le cœur rempli d’attentes. A l’époque internet n’en était qu’à ses balbutiements et je n’avais glané que quelques images au détour de livres d’Aïkido. L’Aïkikaï que j’imaginais alors était en fait un mélange du bâtiment actuel et de l’ancien dojo. En voyant le bâtiment de loin je fus quelque peu déçu… Trop grand, trop moderne pour coller à l’image idéalisée que je m’en étais faite.

 

Mais à mesure que j’approchais je ne pouvais m’empêcher d’être ému à l’idée de pénétrer dans le dojo de Osenseï où tant de maîtres m’avaient précédés. Arrivé devant l’entrée je m’attardais un instant devant le panneau de bois où s’inscrivait en larges caractères dynamiques « Zaidan Hojin Aïkikaï Hombu Dojo » devant lesquels j’avais vu Osenseï poser sur de nombreuses photos…

 
 
L'entrée du Zaïdan Hojin Aïkikaï Hombu Dojo
 

L’inscription
 

Dans l’entrée à droite, l’accueil, à gauche, un bureau. L’inscription est nécessaire pour les personnes ne faisant pas encore partie de l’Aïkikaï. Pour celles qui ont passé leur grade à l’étranger et présentent leur passeport il suffit de régler la cotisation mensuelle.

 

L’inscription au mois pour tous les cours sauf ceux du dimanche est de 70 euros. Le dimanche inclus elle est de 91 euros. Il est aussi possible de s’inscrire à l’Aïkido Academy ou de prendre des cours particuliers.

 

Des cartes postales, vidéos, hakamas et keïkogis sont disponibles à la vente. Bien que l’Aïkikaï vende sa marque sous licence à d’autres fabriquants, seul les produits Iwata sont vendus au Hombu dojo.

 

A l’époque une simple carte avec le nom, le grade et le numéro d’adhérent était remise au pratiquant. Aujourd’hui c’est une carte avec un code barre qui facilite le travail du secrétariat. L’efficacité avant tout.

 
 
 
Le bâtiment
 

Après m’être inscrit je pénètre réellement dans l’Aïkikaï. Je retire mes chaussures et avance dans un petit couloir jusqu’à me retrouver nez à nez avec le portrait sculpté de Moriheï Ueshiba. A ma gauche la pièce qu’il utilisait pour travailler, se reposer ou recevoir…

 
 
Le portrait d'Osenseï
 


En bas des escaliers un panneau d’affichage fournit les nouvelles à côté d’un des six millions de distributeurs de boissons de l’archipel. Vivant encore dans mon fantasme il me paraît incongru et presque sacrilège à quelques mètres de la pièce d’Osenseï. Finalement quelques mois plus tard au cœur de l’été je remercierai ardemment l’être pragmatique et bienveillant qui décida son implantation.

 
 
 

Au premier étage un nouveau panneau d’affichage où sont inscrits les noms des reçus aux passages de grades ou ceux des pratiquants qui ont participé à la totalité des entraînements d’été et d’hiver, shoshu et kan geiko.

 

A droite le premier dojo. Au premier regard je vois qu’il ne s’agit pas du lieu où je vis Osenseï pratiquer en vidéo et ne m’attarde guère. Ici ont lieux les cours pour les débutants, les femmes et les enfants. Les vestiaires des femmes, des bureaux et des toilettes se partagent le reste de l’étage.

 

Aujourd’hui en montant au second on passe devant le portrait sculpté de Ueshiba Kisshomaru. A l’époque le second Doshu bien que très malade était toujours vivant et le mur était encore nu.

 

Arrivé au second je le vois enfin. Le Dojo d’Osenseï. Ses tatamis immaculée, sa calligraphie, l’endroit où il a enseigné, pratiqué…

 

J’avance et pénètre dans le vestiaire des hommes pour me changer rapidement. Une fois en tenue l’excitation est toujours là et je suis véritablement ému et joyeux lorsque je pénètre pour la première fois dans ce dojo mythique.

 

Le dojo est immense. Les tatamis sont blancs et… durs. Très durs en comparaison de ceux que j’ai connus jusqu’alors. C’est un fait que les pratiquants visitant l’Aïkikaï remarquent d’ailleurs très vite. Mais je découvrirai que des tatamis de cette qualité sont très rares, même au Japon. Leur dureté présente en réalité de nombreux avantages. Elle permet d’apprendre à se déplacer correctement à genoux et évite les blessures car la rotule ne s’enfonçant pas elle n’est pas bloquée. Les déplacements peuvent alors se faire sur la pointe du tibia. De plus cela oblige à chuter correctement en se relaxant.

 
 
 

Une immense calligraphie d’Osenseï remplit le cœur du kamiza. Elle est surplombée par un portrait du fondateur. Aujourd’hui un portrait du second Doshu a été ajouté à sa droite.

 

Le dojo est très clair grâce aux nombreuses fenètres qui l’entourent. Ajouté aux murs et aux tatamis blancs le tout donne une agréable sensation d’espace et de sérénité.

 

Dans ce dojo de 105 tatamis ont lieu les cours tous niveaux, les stages, les passages de grades et tous les évènements importants.

 
 
 

Au troisième étage se trouvent les petites chambres des uchi-deshis, une pièce pour laisser son keïkogi et son hakama, une terrasse, des toilettes et un troisième dojo dans lequel ont lieux les cours de l’Aïkido Academy ainsi que certains cours particuliers.

 

Dans la pièce où sont entreposés les tenues reposent des haltères qui doivent dater des années soixante et un makiwara, un poteau de frappe généralement utilisé en Karaté…

 
 
 

Le dernier étage abrite une autre pièce destinée à laisser son keïkogi et son hakama. C’est un endroit très pratique car les salarymen ne peuvent pas toujours repartir avec leur tenue. Mais l’odeur du lieu est pour le moins assez désagréable.

 

Certains abusent d’ailleurs de cette pratique et je me rappelle de pratiquants passant un coup de désodorant sur leur vestes jaunies avant d’entrer sur le tatami.

 

Le 5ème étage...

 
 
 
Les cours
 

L’Aïkikaï ouvre ses portes le matin à 6h et les ferme le soir à 21h. Les cours ont lieu tous les jours de la semaine. Du lundi au samedi cinq cours par jour ont lieu dans le dojo principal et deux ou trois dans le dojo du premier étage. Le dimanche deux cours ont lieu dans le dojo principal et un pour les débutants au troisième.

 

Il existe des cours pour les débutants, des cours tous niveaux, des cours enfants, d’autres réservés aux femmes et enfin l’Aïkido Academy où un nombre limité d’élèves suit deux cours d’une heure et demie par semaine pendant cinq mois.

 

Si l’Aïkikaï liste trente-deux enseignants en réalité seul une vingtaine assure réellement les cours. Dans chaque dojo un panneau de bois avec des plaquettes calligraphiées donne le nom des professeurs enseignant chaque jour ainsi que les horaires de leurs cours. Les plaquettes des anciens tels que Sasaki senseï ou Watanabe senseï sont d’un brun sombre patiné par le temps tandis que les plus jeunes tels Sugawara senseï ont des plaquettes encore toutes claires.

 
 
 
Le Doshu
 

Le Doshu enseigne tous les matins à 6h30 du lundi au samedi ainsi que le vendredi soir et le dimanche en fin de matinée. Repassant inlassablement les techniques fondamentales il est la référence technique. Cela n’est évidemment pas une question de niveau car on ne peut imaginer que des maîtres tels que Tada senseï qui commença l’Aïkido avant sa naissance aient quoi que ce soit à apprendre de lui. Mais l’Aïkido fonctionne selon le système Iemoto et le Doshu est un symbole qui unit les pratiquants.

 

Ici comme ailleurs chaque maître possède son propre Aïkido. Le rôle du Doshu est difficile car contrairement aux autres il ne doit pas se laisser aller à une interprétation personnelle mais doit présenter une technique la plus neutre possible qui puisse représenter une sorte de standard.

 

Les cours du Doshu sont parmi les plus suivis. Chaque matin environ soixante-dix à quatre-vingt pratiquants viennent s’entraîner sous sa direction. Etant donné qu’en semaine son cours débute à 6h30 cela implique que beaucoup d’élèves auront dû se lever à 4h30 ou 5h pour être présents.

 
 
Le Doshu Ueshiba Moriteru
 


Les maîtres de l’Aïkikaï

 

Pendant les premiers mois que j’ai passés à l’Aïkikaï j’ai suivi le maximum de cours possible, enchaînant entraînements après entraînements dès que le temps me le permettait. Cela m’a permis de découvrir différentes approches de l’Aïkido et c’était une période très intéressante où j’emmagasinais le maximum de formes techniques.

 

Mais le temps passant j’ai peu à peu sélectionné les enseignants dont la pratique m’intéressait le plus et fait en sorte d’assister à leurs cours en priorité. Pour moi il s’agisait des maîtres Tada, Masuda, Sasaki et Osawa.

 
 
 

La pratique des différents maîtres est rarement antagoniste même si elle peut parfois être très différente vue de l’extérieur. Mais il faut comprendre que les enseignants voient des milliers d’élèves passer chaque année. Et à moins de voir vos efforts se traduire en termes concrets d’attention et d’assiduité il est malheureusement peu probable qu’ils s’intéressent à vous, vous classant généralement dans la catégorie des « touristes martiaux ».

 

Il est important pour le pratiquant sincèrement intéressé par le travail d’un maître de participer à chacun de ses cours, et au bout d’un certain temps de lui demander l’autorisation de venir pratiquer dans les autres Dojos où il enseigne. Ce n’est qu’ainsi, à force de persévérance et de patience que les portes d’un véritable enseignement peuvent s’ouvrir.

 
 
 

La situation pour un visiteur qui ne vient passer que quelques semaines est différente et il vaut mieux, comme pour les nouveaux arrivants, qu’il pratique avec le maximum d’enseignants différents.

 

La seule manière de pouvoir bénéficier d’une attention particulière dans un laps de temps limité est le shokaï, l’introduction. Généralement sous la forme d’une lettre manuscrite, le shokaï d’une personne bien introduite peut vous ouvrir des portes inespérées.

 
 
 
Les grands anciens
 

Lorsque je suis arrivé à l’Aïkikaï beaucoup de géants y enseignaient encore, Tada, Arikawa, Ichihashi… Aujourd’hui Arikawa senseï et Ichihashi senseï sont décédés, et Tada senseï n’enseigne plus à l’Aïkikaï que sous la forme d’un stage annuel.

 

Mais Watanabe, Sasaki et Masuda qui sont tous des élèves directs d’Osenseï continuent à enseigner et transmettre leur art.

 
 
 
Les seniors
 

Les seniors dont certains ont aussi pratiqué sous la direction du fondateur forment aujourd’hui le groupe principal des instructeurs. Ce sont Endo, Yasuno, Seki, Miyamoto, Osawa… Viennent ensuite les jeunes instructeurs et enfin les uchi-deshis.

 
 
 
Un cours
 

Tous les cours réguliers durent une heure. Selon les enseignants ils peuvent comprendre ou pas un échauffement et l’on peut soit pratiquer avec le même partenaire durant tout le cours soit en changer à chaque technique…

 

Dans tous les cas tous les cours sont suivis d’un nettoyage du dojo auquel participent tous les élèves.

 
 
 

Le « style » Aïkikaï

 

Il existe souvent à l’étranger un mythe qui consiste à parler d’un style Aïkikaï. S’il est vrai que les différences sont sans doute moins marquées qu’entre les maîtres Toheï, Yamaguchi, Saïto, Tada ou Arikawa, les pratiques des instructeurs actuels du Hombu sont tout de même très différentes.

 

Les Aïkido de Sasaki senseï, Yokota senseï ou Endo senseï sont par exemple très éloignés les uns des autres. Dans l’avenir ces différences s’estomperont sans doute et la pratique de l’Aïkikaï plus uniformisée ne désignera-t-elle sans doute qu’un seul type de travail mais c’est encore loin d’être le cas et c’est probablement un de ses principaux intérêts.

 
 
 
Uchi-deshis
 

Trois ou quatre uchi-deshis vivent en permanence au Hombu dojo. Pratiquant plusieurs heures par jour pendant plusieurs années ils sont destinées à être les futurs cadres de l’Aïkikaï. Ils assistent à un minimum de trois cours par jour, s’occupent des tâches ménagères, de formalités administratives, et donnent les cours enfants.

 
 
 

Les évènements

 

De nombreux évènements rythment la vie du dojo tout au long de l’année. Du kagami biraki à l’anniversaire de la mort du fondateur en passant par etsunen geiko et les deux entraînements intensifs d’été et d’hiver, shochu geiko et kan geiko. On dit au Japon que celui qui fait l’entraînement d’hiver deviendra « tsuyoi », fort, et celui qui fait l’entraînement d’été deviendra « jozu », bon.

 

Ces évènements déplacent des foules considérables et il n’est pas rare de « pratiquer » à plus de deux cent dans le dojo principal lorsqu’ils ont lieu.

 
 
Etsunen geiko
 


Un confort sommaire

 

L’Aïkikaï n’est pas chauffé pendant l’hiver et il n’y a pas d’air conditionné l’été. La pratique se faisant généralement fenêtres ouvertes les conditions peuvent parfois devenir très difficiles…

 

L’hiver à 6h du matin lorsque les fenêtres sont ouvertes on peut passer un cours entier avec les orteils gelés sans que la pratique ne les réchauffe et les tatamis semblent alors plus durs que du ciment.

 

L’été en revanche la chaleur et l’humidité sont tels que l’on peut perdre plusieurs kilos lors d’un entraînement intense.

 

Il n’y a pas non plus d’eau chaude dans les douches. Ce qui est parfaitement supportable l’été devient alors une véritable épreuve chaque matin d’hiver…

 
 
 

Les passages de grades

 

Des passages de grades ont lieu chaque mois excepté en janvier et août. Il se déroulent les premiers dimanches et lundis du mois. Les kyus peuvent être présentés à chaque session tandis que les dans se présentent à peu près une session sur deux.

 

Afin de se présenter à un examen un candidat doit avoir comptabilisé un certain nombre de cours selon le grade présenté. Le deuxième dan peut par exemple être présenté 1 an après le premier dan si l’on totalise plus de 200 jours de pratique effective.

 

Quelques jours avant le passage le candidat s’inscrit et doit rédiger un essai sur un sujet libre ou imposé, selon son grade.

 

Le jour de l’examen un examinateur principal est assisté par un second examinateur tandis qu’un uchi-deshi s’occupe des détails de mise en place.

 

Tous les candidats appelés se placent en ligne par ordre de niveau. Les élèves passent ensuite leurs grades par groupes. Tous les 6ème kyus d’abord, puis les 5ème et ainsi de suite juqu’au 4ème dan qui est le dernier grade à donner lieu à un examen.

 

Une des difficultés est que plus on passe un grade élevé, plus on passe de temps en seïza. Cela peut durer plusieurs heures et il est vital dans ce cas d’aller attaquer autant que possible les examinés qui n’ont pas de partenaires afin de faire circuler le sang dans les jambes sous peine de s’écrouler lorsqu’on sera appelé…

 
 
 

Il y a quelques années Okumura senseï, 9ème dan, dirigeait les examens. Il fut ensuite remplacé par Ichihashi senseï puis Endo senseï. Toutefois quel que soit le maître dirigeant la session l’importance n’est pas donné à la forme mais au fond.

 
 
 

Un grade peut être décerné pour de nombreuses raisons au Japon et c’est un fait qui est malheureusement mal compris en Occident. Voici quelques motifs qui peuvent valoir l’obtention d’un grade. Cette liste n’est pas exhaustive et les raisons peuvent se cumuler.

 

Un élève peut se voir décerner un grade parce qu’il est l’ami d’un senseï, parce qu’il est une personnalité du monde politique, des affaires ou du show business, parce qu’il est assidu, parce qu’il fait d’importantes contributions financières ou… parce qu’il est bon.

 
 
 

Un haut grade n’est donc pas nécessairement synonyme d’une grande compétence. Raison pour laquelle sans doute le système des grades n’existait pas lorsque les gens combattaient réellement sur un champ de bataille…

 

Cela dit il faut bien admettre que la France n’échappe pas réellement à ce sytème non plus.

 
 
 

Les pratiquants

 

Lors de mes premiers cours au Hombu je fus atterré par le niveau des pratiquants. Je m’attendais à trouver un groupe de pratiquants d’élite dévoués corps et âme à un entraînement austère et je me retrouvais face à des pratiquants… normaux.

 

Il y a bien sûr quelques pratiquants qui sortent du lot. Mais la majorité des élèves ne sont ni meilleurs ni moins bons que ceux de la plupart des dojos français. Certains viennent pratiquer parce qu’ils habitent à côté, d’autres pour entretenir leur condition physique, d’autres pour socialiser, d’autres pour apprendre à se défendre… comme dans tous les dojos.

 

Une différence toutefois est que de plus en plus d’élèves étrangers viennent pratiquer à l’Aïkikaï. Il y à dix ans ils représentaient selon les cours de 0 à 15% des élèves. Aujourd’hui ils représentent 10 à 60% des pratiquants selon les enseignants. Cela peut manquer d’exotisme dans un certain sens mais cela permet de ne pas rencontrer que des japonais mais des élèves de tous pays passionnés d’Aïkido.

 
 
 

Le travail des armes à l’Aïkikaï

 

Beaucoup de polémiques sont nées quand à l’absence de travail des armes à l’Aïkikaï. Est-ce dû à un malentendu comme le pense Toshiro Suga ? Est-ce parce que la pratique des armes n’est pas indispensable à la pratique de l’Aïkido comme le suggère Christian Tissier ? Est-ce parce qu’il n’y a ni assez de place ni de temps comme André Nocquet rapporte qu’Osenseï le lui confia ?

 

Quoi qu’il en soit le fait est qu’aujourd’hui les armes ne sont pas enseignées spécifiquement à l’Aïkikaï. Certains maîtres comme Yokota senseï utilisent régulièrement les armes comme support de lors de leurs explications. D’autres comme Masuda senseï font régulièrement pratiquer le tanto dori. Mais cela s’arrête là.

 

Toutefois un ratelier comportant plusieurs jos, bokkens et suburitos est placé dans le dojo principal pour les élèves qui désirent pratiquer les techniques de désarmement qui sont demandées lors des passages de grades. Les élèves intéressés devront soit pratiquer dans le dojo particulier d’un maître qui enseigne aussi le travail des armes, soit pratiquer une autre discipline en plus de l’Aïkido.

 
 
 

L’intérêt de pratiquer au Hombu dojo

 

Pratiquer au Honbu dojo n’est plus indispensable comme par le passé car aujourd’hui de nombreux experts enseignent à travers le monde et les instructeurs qualifiés sont de plus en plus nombreux.

 

Mais cela reste une expérience très intéressante dans la mesure où l’on ne trouve nulle part aileurs dans le monde de dojo proposant autant de cours avec autant d’experts de haut niveau. La variété des enseignements proposés permet de plus d’enrichir son approche et d’approfondir sa compréhension de l’Aïkido.

 
 
 

Un conservatoire de l’Aïkido

 

A part l’enseignement des armes un autre sujet de polémique récurrent tient à l’enseignement de l’Aïkikaï qui ne reflèterait pas l’Aïkido pur et authentique de maître Ueshiba…

 

Le problème est alors de définir ce qu’est l’Aïkido pur et authentique. La tâche me semble impossible et force est de constater que les élèves les plus éminents de maître Ueshiba ont des pratiques extrèmement variées. Qu’ils aient fait ou fassent partie de l’Aïkikaï comme les maîtres Nishio, Saïto, Hikitsuchi, Yamaguchi, Arikawa, Tada ou Tamura, ou qu’ils aient fondé leur propre école comme les maîtres Tomiki, Shioda, Mochizuki et Toheï, la pratique d’aucun de ces maîtres ne ressemble à celle d’un autre, et aucune n’est la réplique exacte de maître Ueshiba. Pas même celles de son fils Kisshomaru ou de son petit-fils Moriteru…

 

Maître Ueshiba était probablement l’un des plus grands génies des arts martiaux. L’une des forces de la discipline qu’il a crée, mais qui peut se transformer en faiblesse si elle est utilisé par des pratiquants au niveau insuffisant, est la liberté. Osenseï a libéré les voies martiales et n’a jamais limité sa pratique, épurant sans cesse son Aïkido et laissant à ses élèves le soin de trouver leur interprétation de son art.

 
 
 

L’Aïkikaï est un conservatoire de l’Aïkido ou de nombreux maîtres viennent livrer et proposer le résultat de leurs recherches. A chacun ensuite de faire son choix.

 
 
 

Le centre mondial de l’Aïkido

 

Aujourd’hui encore l’Aïkikaï Hombu dojo est l’école du siège de l’association Aïkikaï, la plus importante organisation d’Aïkido dans le monde comptant des milliers de dojos affilliés. Le bâtiment qui se dresse à côté de la maison du Doshu est à un étage près semblable à celui qu’ont connu Osenseï et tous ses élèves.

 
 
 

Il y a longtemps que ma vision idéalisée s’est confrontée à la réalité. L’Aïkikaï n’est pas un repaire caché où un groupe de spartiates s’entraîne aux techniques secrètes léguées par le fondateur de l’Aïkido. Ce n’est pas non plus une usine sans âme où l’on n’enseigne plus qu’un succédanné d’Aïkido à des pratiquants indignes de ce nom.

 

L’Aïkikaï est la plus grande école d’Aïkido du monde d’où le fondateur a voulu faire rayonner son œuvre. Comme presque tout en ce monde l’Aïkikaï révèlera ses richesses à celui qui est ouvert et restera fermé à celui qui ne sait voir. On peut y apprendre beaucoup comme y perdre son temps, cela ne dépend que de nous.

 
 
Ueshiba Moriheï à l'Aïkikaï
 


Au final que l’on vienne y étudier quelque temps où que l’on continue à pratiquer dans son dojo en ayant au fond de soi l’image d’un Dojo mythique qui nous motive, l’Aïkikaï aura rempli son rôle, participer au développement de l’art de Moriheï Ueshiba, l’Aïkido.

 
 
 
Le site de l’Aïkikaï Hombu Dojo :
 
 
 
 
 
 
Par Léo Tamaki - Publié dans : Aïkido
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Vendredi 1 juin 2007 5 01 /06 /Juin /2007 12:08

On ne présente plus Christian Tissier. Parti à dix-huit ans au Japon pour six mois il y restera finalement sept ans et deviendra l’un des plus célèbres experts d’Aïkido de notre époque. Il a bien voulu répondre à nos questions sur son parcours, la pratique et le monde de l’Aïkido. Interview sans langue de bois.

 

Christian Tissier, irimi nage


Vous êtes parti au Japon à l’âge de 18 ans, c’était une grande décision pour quelqu’un de cet âge.

(rires) Il faut replacer les choses dans leur contexte. En 68 il y avait eu les évènements. Depuis les gens partaient à Katmandou, en Inde ou au Mexique. J’avais aussi envie de voyager avant d’entamer des études supérieures et j’ai décidé de partir au Japon. Je pratiquais déjà l’Aïkido et je me suis dit que j’allais aller passer six mois là-bas et que ce serait bon.

Comme pour beaucoup de gamins mes parents n’avaient pas spécialement d’argent alors j’ai cumulé les boulots, aux Halles et comme déménageur. Dès que j’ai eu l’argent j’ai pris un billet par le transsibérien. On ne peut pas se rendre compte maintenant mais à l’époque c’était impensable de prendre l’avion, il n’y avait qu’un vol par semaine avec Air France. J’ai donc fait trois semaines de train et je suis arrivé à Tokyo.

 

A cette époque la distance impliquait une véritable séparation contrairement à aujourd’hui. Est-ce que vous avez eu des moments de solitude ?

Il y a eu quelques moments difficiles mais pas trop. C’est probablement une question d’âge et de caractère. Moi j’étais jeune, très ouvert et curieux.

J’ai été bien accueilli à l’Aïkikaï. Au départ c’était un peu bizarre parce que les gens se demandaient qui j’étais, ce que je faisais. A cette époque il y avait très peu d’étrangers. Alors un gamin qui arrivait comme ça éveillait la curiosité. Le Doshu me regardait du coin de l’œil et il se demandait si j’étais un fils de diplomate ou de business man.

Quand je suis arrivé au Japon on était vraiment très peu de français. Et tous les gens qui étaient là venaient pour le Budo. On était une communauté où on se connaissait tous, que l’on soir pratiquant de Karaté, Judo ou Kendo.

Ce n’est plus le cas maintenant car même dans l’Aïkido les gens se côtoient peu. Il y a des groupes, on s’aime on ne s’aime pas. Nous nous étions tellement peu nombreux qu’on se voyait partout et on a lié des amitiés qui durent toujours.

Donc des moments de solitude il y en a eu un peu, il y en a toujours, mais franchement, le côté matériel était plus difficile au départ.

Je n’avais pas d’argent parce que j’étais top jeune pour être crédible pour donner des cours de français. Mais j’ai eu un peu de chance. J’ai les yeux très clairs, bleus verts, j’étais plus mince que maintenant, il n’y avait pas beaucoup d’étrangers et j’ai beaucoup travaillé dans la mode comme modèle. Maintenant ça ne marcherait probablement plus parce qu’il y a de vrais professionnels mais à l’époque j’ai beaucoup travaillé comme cela et ça m’a permis de rester au Japon.

La chance a ensuite continuée et je suis devenu enseignant de français dans diverses institutions jusqu’à être engagé à l’institut franco japonais où j’ai obtenu un poste qui me permettait de m’entraîner autant d’heures que je voulais avec peu d’heures de travail.

 

En général les japonais regardent les étrangers arrivant dans un dojo avec un mélange de suspicion et de curiosité. Quand avez-vous senti que vous étiez accepté ?

Il y avait de la curiosité effectivement mais je ne m’en rendais pas compte à l’époque. C’est rétrospectivement quand je me souviens comment ça s’est passé que je vois les choses.

J’allais à tous les cours. Parce que ça me passionnait bien sûr, mais en plus je n’avais rien d’autre à faire de toute façons car je n’avais pas un sou à mon arrivée. J’y étais le matin, j’y étais à trois heures, j’y étais jusqu’au soir. Donc assez vite comme ça j’ai sympathisé avec les gens.

J’étais 2ème dan déjà à l’époque mais franchement je n’avais pas un bon niveau. (rires) J’avais tout à revoir mais bon, je n’étais pas débutant, je savais chuter, je savais me protéger.

Je suis devenu copain très rapidement avec les uchi deshis de l’époque. Avec Endo, Suganuma, Toyoda qui est mort maintenant. Avec Yasuno aussi, Miyamoto qui est arrivé plus tard, puis Osawa senseï, Yokota senseï. C’est une période d’où sont issus les enseignants seniors de l’Aïkikaï d’aujourd’hui.

Et puis j’ai beaucoup travaillé avec quelqu’un qui avait une ceinture blanche à cette époque, Moriteru Ueshiba. Donc assez rapidement son père m’a pris un peu sous son aile avec Yamaguchi senseï.

Après j’ai commencé à être l’uke du doshu une fois par semaine, puis deux, et au bout d’un an j’étais l’un de ses principaux uke. J’ai aussi reçu la responsabilité de m’occuper des élèves étrangers ce qui m’a valu un petit signe honorifique sur mon keïkogi. (rires)

On travaillait tous comme ça à l’Aïkikaï autour du Doshu, de Yamaguchi senseï. Il n’y a donc pas un moment particulier qui me revient en mémoire parce que cela s’est fait très naturellement.

 



Est-ce que vous pensez qu’il est nécessaire d’aller étudier au Japon ?

C’est une question un peu difficile. Je pense que maintenant ce n’est plus nécessaire dans certains pays comme la France où il y a un bon niveau technique. Mais ça peut être intéressant d’y aller à partir d’un certain niveau dans la mesure où vous avez quelqu’un qui s’occupe de vous.

Le gros problème des gens qui vont au Japon, c’est que généralement ils sont souples, ils savent bouger un petit peu mais ils n’ont aucune construction. Très franchement souvent quand ils reviennent je ne les trouve pas bons.

Quand vous voyez les uchi deshis travailler à l’Aïkikaï, ce n’est pas du tout la façon dont travaillent les autres pratiquants. Ils sont très carrés. Parce que en dehors des cours on leur explique que c’est comme ça qu’il faut travailler.

Moi j’ai eu la chance d’être pris en main par le Doshu et Yamaguchi senseï et d’être ami avec Saotome senseï. J’étais jeune, ils m’aimaient bien et je pense qu’ils voyaient quelque chose en moi qui leur a plu. Donc ils ne me laissaient pas passer les choses. Ils m’ont enseigné comme on enseigne à un futur professionnel.

Ce qui n’est pas le cas de la majorité des gens. J’en connais qui sont restés vingt ans au Japon, avec qui c’est agréable de bosser, mais qui ne sont pas structurés, ni dans leur corps ni dans leur technique. C’est là le risque d’aller au Japon sans introduction.

C’est un peu dur à dire mais si on n’a pas d’introduction on est un touriste. Ca se passe bien, les senseïs sont sympas, ils vous prennent comme uke, mais ils ne vous considèrent pas comme quelqu’un qui va les représenter un jour et ne vous forment pas profondément.

 

Ceci mis à part, l’Aïkikaï reste très intéressant parce qu’il ouvre l’esprit au niveau de la technique. Il y a un ensemble de professeurs qui ont chacun une forme différente mais juste. On ne peut plus après être passé là-bas dire « C’est ça et pas autre chose. ». Quand on a vu Osawa senseï pratiquer d’une certaine manière, et X ou Y travailler d’une autre, on comprend que les mêmes principes s’expriment sous des formes différentes.

A l’époque je passais d’un maître à l’autre sans être gêné. Maintenant les gens s’attachent à la forme mais pas aux principes. Je peux le comprendre parce que je suis passé par là aussi. Mon deuxième jour au Japon je suis allé au cours du Doshu. Je le vois faire irimi nage et je me suis dit : « Mais qu’est ce que je fais là, il piétine, c’est nul ce qu’il fait. » Et là on comprend que les images que j’avais, ma référence, ce que je trouvais bon, c’est ce que moi j’avais toujours vu. Je ne voyais pas qu’il était souple et mobile. Mes références étaient limitées par mon manque de connaissances.

 

Vous expliquez que vous suiviez tous les cours, est-ce que vous considérez qu’il est important d’aller voir des enseignants différents ?

Je reviens d’un stage aux Etats-Unis où nous étions plusieurs enseignants, dont Ikeda Hiroshi. On a le même âge, on a beaucoup travaillé ensemble à l’Aïkikaï mais on s’était un peu perdus de vue.

Il a développé une forme d’Aïkido qui est vraiment très particulière, c’est sa forme. Avec des mouvements très courts, le corps un peu penché. Ce n’est pas ce que j’ai envie de faire au niveau technique mais c’est complètement logique et ça marche très bien. J’ai eu beaucoup d’intérêt et j’ai appris beaucoup de choses en le voyant faire même si ma forme est différente.

Dans la mesure où on est capable de reconnaître un enseignement sérieux il est donc intéressant de s’ouvrir pour comprendre d’autres approches, mais il faut prendre garde à ne pas se perdre en essayant de tout intégrer à chaque fois car on ne peut pas changer en permanence de forme de corps et de travail.

 

Durant votre séjour au Japon vous avez pratiqué le kick boxing au Meïjiro gym à Tokyo. Qu’est ce que cela vous a apporté ?

A l’époque j’étais avec un ami qui s’appelle Lilou Nadenicek et qui pratiquait l’Aïkido et le Karaté. On était jeunes et on allait voir les combats de kick-boxing qui étaient très en vogue.

Et à un moment on a créé avec tous les français qui faisaient des arts martiaux un rendez-vous hebdomadaire le dimanche matin sur la pelouse de l’institut franco japonais. On avait décidé que tous les gens qui voulaient se confronter se retrouveraient là et on mettait des gants, des plastrons et on combattait. On s’est vite aperçus que chaque discipline avait des qualités et des lacunes.

Et un jour avec Yves on a décidé d’aller voir dans un gym. On est tombés sur le Meijiro gym mais ça aurait pu être n’importe lequel. Quand on est arrivés il y avait deux mecs qui s’entraînaient, Shima, champion du Japon et Fujiwara qui était le plus grand combattant de l’époque. Et après est arrivé Kurosaki, un des meilleurs combattants du Kyokushinkaï.

C’est assez marrant parce qu’on est allés voir Shima. Il était assis à un bureau et il nous demande ce qu’on veut. Bon il faut voir l’ambiance, il fallait rentrer, crier ouss, enlever ses chaussures, son manteau, s’approcher, attendre qu’on nous parle. Tout un rituel. Comme mon copain venait du Karaté heureusement il connaissait tout ça.

Et Shima nous dit « Vous voulez quoi ? ». On lui répond qu’on voudrait s’inscrire. « Ah bon ? Pourquoi ? ». Parce que on voudrait pratiquer un peu. « Ah bon, vous êtes américains ? ». Et pendant un quart d’heure comme ça il nous pose des questions qui n’avaient pas de sens. Et à chaque fois, pourquoi, pourquoi ?

A un moment je regarde mon copain Lilou et je lui dis « Il est bête ou quoi ? ». En fait il ne comprenait pas ce qu’on venait faire là, il ne pouvait pas imaginer ce qu’on pouvait venir faire ici. Maintenant l’époque a changé et ça ne surprendrait probablement personne.

Il nous a mis devant une glace et il nous a montré le une deux et il est retourné à son bureau.

Nous après une demi-heure à faire de une deux on se dit il va nous montrer autre chose et on s’arrête. Il hurle alors « Heeee ! » et nous fait signe de continuer. Et puis on est revenus le lendemain. C’est ainsi que ça a commencé.

 



C’était une ambiance très éloignée de celle de l’Aïkikaï j’imagine.

C’était une ambiance très spéciale. Quand on arrivait on commençait à laver le parquet même si le gars qui venait de partir à l’instant venait de le faire, après on devait bien crier « Ouss, keïko onegaï shimasu ! ». Puis on faisait du saut à la corde, du sac et parfois il venait nous expliquer quelque chose, ou pas.

Finalement on est devenus assez amis, surtout avec Fujiwara qui est un type vraiment très très sympa. Un artiste, il n’y avait que lui qui pouvait faire ce qu’il faisait.

On a suivi des tournois, on a tourné, on a fait quelques combats. Ca m’a permis de voir que ce n’est pas avec un coup de pied ou de poing qu’on tue, ça m’a permis de relativiser, de comprendre que comme le disait Shima, le sac est le seul qui ne rend pas les coups, que même si un adversaire est plus faible on ne sait jamais. Et ça m’a donné une certaine confiance.

Ca m’a aussi beaucoup aidé lorsque je suis rentré en France. J’avais un ami qui est Jean-Pierre Lavoratto, et avec lui s’entraînait l’équipe de France de Karaté. Je suis arrivé un matin et il m’a présenté, voilà il va faire les cours d’Aïkido.

J’ai commencé a faire les footings et m’entraîner avec eux tous les matins. Je leur montrais des trucs et ils m’ont respecté en tant qu’aïkidoka. Je prenais des coups et je leur en donnais.

 

Est-ce que la pratique de l’Aïkido vous a aidé dans celle du kick boxing ou pas du tout ?

Au début non au contraire parce que j’avais plus tendance à être un esquiveur, par contre ce qui m’a aidé c’est le kenjutsu. En Kashima shin ryu on a un coup très direct avec un départ très rapide et je m’en suis beaucoup servi. Je me mettais un peu comme en waki gamae et j’envoyais la main à la volée comme on enverrait un sabre. J’ai séché beaucoup de monde comme ça. (rires)

Par contre grâce à l’Aïkido j’avais une meilleure vision que celle des kick-boxeurs sur certaines choses. Par exemple je lisais mieux la trajectoire des mawashi geris.

 

Quelle est selon vous la spécificité de l’Aïkido, qu’est ce qui le démarque des autres pratiques martiales ?

Il y a plusieurs points distincts.

D’abord il y a le côté éducatif. L’Aïkido est un système d’éducation avec un support qui est l’art martial.

 

Ensuite il y a le côté technique. En Aïkido il y a des principes et des qualités. Les qualités sont plus du domaine de l’inné alors que les principes sont du niveau de l’acquis. Les réflexes sont une qualité, on l’a tant mieux, on ne l’a pas, tant pis. Le shisei par contre est un principe. La vision, la distance qu’on résume par ma-aï, c’est un principe. La recherche d’efficacité maximum avec le minimum d’efforts est un principe.

Pour que l’Aïkido fonctionne il faut donc que tous ces principes soient présents. Plus ils le seront, plus la technique tendra à la perfection.

Le point important différenciant l’Aïkido de la plupart des arts martiaux est que les principes sont les éléments essentiels d’une technique et ne peuvent pas être remplacés par le travail des qualités. On ne peut pas se satisfaire d’une technique qui marche de manière relative grâce aux qualités physiques que sont la force ou la rapidité.

 

Il y a enfin l’aspect spirituel. Nishio disait que l’Aïkido était le yurusu Budo, le Budo du pardon. Et c’est ça, plus encore que tout le reste qui est une spécificité de l’Aïkido. La notion de respect de l’intégrité. La sienne bien sûr, mais surtout celle du partenaire.

 

La recherche de l’Aïkido est celle du geste pur en dépit des contraintes que sont les attaques des adversaires dans le respect d’une éthique aux aspirations élevées. Car même si la plupart des Budo préconisent de n’agir que pour se défendre, l’idée de le faire en préservant son partenaire est spécifique à l’Aïkido.

 

Est-ce que vous considérez que le travail des armes fait partie intégrante de la pratique de l’Aïkido ?

Fondamentalement, non. Mais je vais développer mon point de vue.

A l’Aïkikaï comme vous le savez il n’y a pas de cours d’armes, point final. Il y a quelques bokkens si on veut faire quelques suburis mais il ne faut pas en faire trop et surtout éviter de travailler à deux.

Mais moi j’ai toujours été très intéressé par l’esprit du ken, cette façon d’aller droit dans l’action spécifique du kenjutsu, non circulaire. Et j’ai eu la chance d’être formé en kenjutsu par Inaba senseï au Shiseïkan.

Mais je ne considère pas qu’il est nécessaire de faire des armes pour faire de l’Aïkido. C’est bien d’en faire aussi dans la mesure où c’est un support ludique qui apprends à gérer une autre distance. Mais on peut en dire autant de la boxe ou des disciplines pieds-poings. Ce sont des supports qui peuvent apporter quelques chose, qui sont intéressants qui mais ne sont pas l’essence de l’Aïkido.

J’enseigne toujours le ken dans les stages d’une semaine parce que ça intéresse beaucoup de monde mais c’est un plus, ce n’est pas l’essentiel. Je n’ai rien contre ceux qui développent des systèmes d’armes, mais l’Aïkido c’est l’Aïkido. Les armes ça peut en faire partie mais on peut très bien avoir quelqu’un qui n’a jamais fait de ken de sa vie et qui fait de l’Aïkido correct avec exactement les mêmes sensations.

 



Est-ce que vous pensez que l’Aïkido doit évoluer dans sa forme et ses techniques ?

Oui, comme toute chose, un Aïkido qui n’évolue pas c’est un Aïkido mort.

En Aïkido les techniques de base sont des katas. Et il est indispensable que tout le monde apprenne ces bases fondamentales. Ensuite il y a les applications. Et à partir de là, et bien heureusement, il y a des gens qui vont aller toujours plus loin. Qui vont créer, inventer, avoir une idée plus fine de la chose et la faire évoluer. C’est pour ça je pense que Osenseï n’a jamais dit que l’Aïkido était fini.

Quand je vois ce que des gens comme Yamaguchi senseï ont amené à l’Aïkido au niveau de la liberté je trouve ça exceptionnel. Si on part comme certains du principe que « Mon professeur était le meilleur, et moi je suis le meilleur après le professeur mais vous serez toujours moins bons que moi. », où arrive-t-on au final, ça n’a pas de sens.

Il faut bien sûr être très rigoureux sur les bases et les principes mais toute chose évolue, c’est un processus naturel et il n’y a pas de raisons que l’Aïkido ne le suive pas.

 

Est-ce que vous pensez qu’il y a des fondements qui sont inaltérables ?

Ce qui est inaltérable et primordial c’est la recherche des principes, de la pureté dans le geste et dans le cœur.

La technique, à la limite, n’est pas inaltérable. Ce qu’il faut comprendre c’est la finalité d’une technique ou d’un type de travail. A partir de là on peut tout à fait imaginer qu’on trouve un jour d’autres techniques, d’autres formes de travail permettant de développer aussi bien ou même mieux l’effet, la qualité ou le principe recherché.

 

Est-ce que vous pensez que la pratique de l’Aïkido doit évoluer avec l’âge ?

Moi l’Aïkido c’est ma vie. J’ai de plus en plus de plaisir à le faire, de plus en plus d’enthousiasme. Mais effectivement je sens bien que je n’ai plus les mêmes qualités qu’à vingt ans et c’est naturel.

Mais je crois que si on s’est orienté vers une pratique juste fondée sur le travail de la technique et des principes fondamentaux, on croît en efficacité avec le temps. L’erreur c’est de ne pas vouloir vieillir et de vouloir rester sur une pratique fondée sur des qualités physiques qui vont inévitablement en s’amenuisant.

Il y a des jours où je suis en forme, je vais prendre deux aspirines, travailler comme un jeune, bouger énormément, chuter, travailler avec le physique, mais le lendemain je le paye. (rires)

Par contre avec une technique précise on ne perds pas de rapidité. On affine, on apprends avec l’expérience à partir au bon moment avec le minimum d’efforts. C’est cela qui permet de devenir encore plus efficace en prenant de l’âge.

 

Vous voyagez énormément, est-ce que vous voyez des différences culturelles dans la manière d’aborder l’Aïkido ?

Un problème récurrent est celui du salut à genoux. Comme vous le savez dans la religion musulmane on ne se prosterne que devant Allah. Et le salut japonais est très proche de cela. Pour cette raison de nombreux pratiquants d’Aïkido musulmans ne le font pas.

Moi quand je vais en Algérie par exemple, souvent je suis le seul à faire le salut. C’est difficile comme situation parce qu’ils sont adorables mais il est difficile de faire comprendre qu’il s’agit simplement de prendre conscience qu’avant nous il y a eu une longue transmission qui a eu lieu.

Moi j’ai des élèves musulmans qui ne font pas le salut. Ca ne me dérange pas outre mesure mais je crois que c’est dû à un malentendu sur la signification du geste.

Parfois je me demande comment ils feraient si ils allaient au Japon. Ils pourraient tomber sur un senseï dans un petit dojo qui comprendrait la situation mais au Kyokushinkaï par exemple ils prendraient la porte après avoir pris une raclée.

A l’inverse on voit des pratiquants occidentaux qui n’ont jamais été au Japon qui font le salut shinto qu’on ne fait même pas à l’Aïkikaï.

Pour moi le salut a deux fonctions. C’est d’abord comme je l’ai dit précédemment de remercier toutes les personnes qui ont été les maillons de la transmission jusqu’à nous. Ensuite cela sert à ordonner son corps et son esprit. C’est une préparation à la pratique.

A l’Aïkikaï je rentrais et sortais fréquemment du Dojo pour une raison ou une autre. Des fois il m’arrivait de rentrer pour aller chercher un bokken par exemple et d’expédier le salut un peu rapidement. Eh bien je me disais « Repose le bokken, tu te retournes et tu le refais correctement. ». Ca sert aussi à ne pas se laisser aller.

 
Que représente le ki pour vous ?

La vie, le souffle de vie qui est en tout. Le problème du ki c’est son écoulement. Si le ki ne s’écoule pas naturellement on est malade, bioki.

 
Pratiquez-vous des exercices comme le chi-kung ?

J’ai énormément de respect pour le chi-kung, le Taï chi. Mais je pense que leur propos est dans l’écoulement du ki et je pense que l’Aïkido le permet aussi sous une autre forme mais qui est suffisante.

 



En quelques mots comment définiriez-vous les maîtres suivants :
 
Moriheï Ueshiba

Je dirai un personnage décalé dans son temps mais dont le message est celui de l’avenir.

 
Kisshomaru Ueshiba

C’est le respect, la rigueur, celui grâce à qui l’Aïkido dans le monde est ce qu’il est aujourd’hui. Celui qui a accepté la deuxième place, qui a été contesté, qui a assumé la succession. Pour moi c’est vraiment l’image de la responsabilité.

Et les autres n’ont pas été très sympas. Tous les autres, très franchement. Les gens qui sont aujourd’hui les maîtres de l’Aïkido ne sont pas uniquement les élèves d’Osenseï. Ce sont avant tout les élèves de Kisshomaru. Ce n’est pas Osenseï qui a soixante-dix ans leur a appris à chuter, leur a enseigné ikkyo, nikkyo… Ca les valorise d’avoir connu Osenseï, certainement, mais celui qui a vraiment été là, qui leur a enseigné, c’est Kisshomaru.

C’est aussi Kisshomaru qui a donné une bonne image de l’Aïkido à tous points de vue, qui l’a développé. Et il a beaucoup payé de sa personne.

Je peux en parler parce qu’en 1980 lorsqu’il y a eu le premier congrès mondial de la FIA à Paris, il y avait le fils Osawa, Moriteru et moi. Nous étions ses trois uke. On était avec lui dans le vestiaire et quand je l’ai vu se changer, il ne faisait pas quarante kilos après son opération. Et quand il est monté sur le tapis c’était d’une dignité, c’était admirable. Il avait un message à transmettre et il est venu. Personne d’autre ne l’aurait fait. Un grand respect pour un maître qui a été trop longtemps mésestimé.

 
Moriteru Ueshiba

J’ai beaucoup d’espoir en lui parce que c’est un bon aïkidoka, il est moderne et il est intelligent. C’est très dur pour lui aussi mais il a bien su s’affranchir, il prend de plus en plus d’assurance. Il respecte les anciens mais prend ses décisions seul. On l’a souvent mésestimé comme son père mais j’ai beaucoup travaillé avec lui et je sais qu’il tient la route.

 
Koichi Toheï

Ah c’est spécial Koichi Toheï. J’aimerais faire quelques cours avec lui maintenant. A l’époque je n’aimais pas ce qu’il faisait parce que j’avais l’impression qu’il se moquait de nous.

J’allais à ses cours tant qu’il était à l’Aïkikaï mais le côté « Tendez le bras, vous voyez, je vous le plie. Pensez à votre ki, vous voyez, je ne vous le plie plus. » ça ne me convenait pas parce que je savais que ça n’était pas vrai.

Mais quelqu’un de très fort, on ne peut pas en douter.

 
Seïgo Yamaguchi

Le génie des génies, l’homme universel, une intelligence rare que tout le monde reconnaît.

 
Nobuyoshi Tamura

Beaucoup de respect pour tout le travail qu’il a fait en Europe. Et énormément de respect pour sa technique. Par contre j’ai souvent le sentiment qu’il est mal entouré.

 
Masamichi Noro
Un homme exceptionnel.

Je n’ai jamais été élève de maître Noro parce que j’étais chez Nakazono senseï et il y avait une rivalité entre eux. Mais aujourd’hui nous sommes amis, vraiment très amis. Il a même dit au Doshu « Il faut donner le 8ème dan à Christian ! ». (rires)

Et un parcours exceptionnel. Quand on sait l’accident qu’il a eu, d’où il revient et ce qu’il a fait, c’est formidable.

Il a créé son système mais je crois qu’au fond son truc c’est l’Aïkido. Et c’est quelqu’un qui ne pense qu’à une seule chose, et il me le dit constamment, c’est la maison Ueshiba. C’est le giri.

Vraiment quelqu’un d’exceptionnel.
 
Morihiro Saïto

J’ai suivi ses cours quand il enseignait à l’Aïkikaï le dimanche mais je le connais très peu.

Un grand respect pour lui, grand technicien cela va sans dire. J’aimerais simplement parfois que certains de ses élèves soient un peu moins intégristes.

C’est vrai que Saïto senseï pensait qu’il avait raison, mais de toutes façons tous les senseïs que j’ai connus pensaient tous qu’ils avaient raison ! (rires)

En avril j’ai un stage d’Aïkido aux Etats-Unis invité par Patricia Hendricks. Elle est très ouverte, à un Aïkido très dynamique qu’elle a développé à partir des bases inculquées par Saïto senseï. Malheureusement je trouve souvent le travail des élèves de Saïto senseï très rigoureux mais beaucoup trop statique.

 
Mitsurugi Saotome

C’est un très bon ami, on a passé beaucoup de temps ensemble. Il m’a donné énormément de cours particuliers, surtout sur le jo. Tout le jo que j’ai appris vient de lui.

Pour moi c’est l’un des plus beaux Aïkido qui existent au niveau de la forme. Mais à un moment j’ai rompu un peu avec lui parce qu’il ne faisait plus de l’Aïkido, il se perdait dans sa recherche. Il faisait faire kote gaeshi sur chudan tsuki avec le pied, des choses comme ça. Mais il s’est retrouvé et quand il fait de l’Aïkido, c’est le meilleur.

 
Kazuo Chiba

Un personnage très attachant, une qualité technique exceptionnelle. Mais un côté caractériel et une pratique qui parfois donne l’impression d’une violence inutile.

 
Votre meilleur souvenir en Aïkido ?

Mon meilleur souvenir est aussi le pire, c’est lorsque j’ai reçu le 7ème dan des mains du Doshu.

C’est un très beau souvenir, un moment très émouvant. Il m’avait invité chez lui et nous étions quatre, lui, son fils Moriteru, mon fils et moi-même. Il était intubé par le nez, on a passé une petite heure ensemble et je savais que c’était la dernière fois que je le voyais.

C’est un beau souvenir parce que ça venait de lui, un mauvais souvenir parce que je savais que je ne le reverrai plus.

Le 7ème dan en lui-même était sans importance. Je savais depuis longtemps que je serai 7ème dan un jour. Ce qui m’a fait plaisir c’est la reconnaissance, de savoir que oui, effectivement pour un occidental c’était possible de devenir un véritable 7ème dan. Quand je dis véritable c'est-à-dire Aïkikaï, pas un 7ème dan d’un groupe qui s’auto décerne des diplômes.

 
Votre souvenir le plus drôle en Aïkido.

Oh j’en ai plusieurs. Un jour j’étais en démonstration avec le Doshu et ça faisait 20mn que j’attendais à genoux. Et au moment où il tend la main vers moi pour m’appeler je me lève, plus de genoux. Je m’écroule devant lui et impossible de me relever. Je n’avais plus de sang dans les jambes.

Une autre fois dans une démonstration il y avait un vieux monsieur japonais qui avait un peu trop bu avant. Et il n’avait pas vu qu’il avait mis les deux pieds dans la même jambe du hakama ! Et toute la démonstration s’est passée comme ça, c’était pas mal.

 

Vous sortez un nouveau DVD, pouvez-vous nous en parler un peu ?

Je viens de terminer un nouveau DVD qui est actuellement sous presse et qui va s’appeler « Applications ». C’est quelque chose de nouveau par rapport aux supports d’enseignements classiques. Il y a en fait deux axes.

Dans la première partie je pars de techniques épurées exécutées de manière fluide que je décline. L’idée est de montrer des choses nouvelles et d’autres sous un angle neuf.

Dans la seconde partie j’explique comment travailler sur des attaques telles que mae geri (coup de pied de face), mawashi geri (coup de pied circulaire), etc… Je ne reviens pas sur les techniques basiques qui consistent à prendre la jambe puis à projeter, mais je propose un travail basé sur les pivots, les esquives. L’idée était de montrer à un aïkidoka comment puiser dans son art les réponses à des frappes fréquentes dans le monde des arts martiaux actuels et souvent délaissées dans notre pratique.

Une solution par exemple sur un mae geri est de balayer la jambe d’attaque et d’initier une frappe au visage du partenaire qui par sa réaction nous permet d’appliquer kote gaeshi.

Ce n’est pas un travail que tout le monde va faire, mais je pense que cela répondra à beaucoup d’interrogations dans le monde de l’Aïkido où de nombreux pratiquants se sentent démunis face à ce type de situations.

Après il est difficile de faire travailler ce genre de chose régulièrement au dojo où le manque de temps oblige souvent à se consacrer aux fondamentaux. Parce que travailler ce genre de techniques nécessite aussi l’apprentissage de ces attaques et il y a une partie des pratiquants que cela n’intéresse pas forcément. Mais avec ce DVD les aïkidokas disposeront des outils nécessaires à la compréhension de ce travail.

 

Merci Christian Tissier pour vos réponses et votre temps.


 

Par Léo Tamaki - Publié dans : Aïkido
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Mardi 1 mai 2007 2 01 /05 /Mai /2007 20:06
Sasaki Masando a arrêté d'enseigner au Hombu Dojo au mois de mars. Elève direct de Moriheï Ueshiba, c'est un autre maître historique qui quitte l'Aïkikaï. Aujourd'hui avec son départ il ne reste plus que deux shihans qui étudièrent longuement avec le fondateur au Hombu, Masuda Seijiro et Watanabe Nobuyuki...


Sasaki Masando senseï


Un intérim de 43 ans...

Sasaki senseï enseignait le samedi matin, de 8h à 9h. C'était un des cours qu'il avait pris en 1964 pour remplacer Tamura senseï qui devait s'absenter deux ans. A l'heure actuelle il n'est toujurs pas revenu et c'était un sujet de plaisanterie récurrent entre eux deux. A chaque fois que Tamura senseï revenait au Japon il passait à l'Aïkikaï pratiquer le samedi matin et Sasaki senseï nous racontait cette anecdote...

Rencontre avec maître Sasaki
J'ai connu Sasaki Masando grâce à mon ami Asobu Matsushita. Lorsque je suis arrivé à l'Aïkikaï Asobu y pratiquait déja depuis plusieurs années et Sasaki senseï l'avait pris en affection.
A l'époque je pratiquais un Aïkido basé sur la condition physique et je ne pensais qu'à bouger, projeter et être projeté. Autant dire tout de suite que j'ai commencé par être frustré. Sasaki senseï parle beaucoup. Il possède une culture immense et aborde des sujets très divers pendant ses cours (mais qui ont généralement rapport à l'Aïkido). Il le fait parfois de manière presque vulgaire, grivoise à l'occasion, mais généralement de façon très fine et intéressante.
Ses références sont toutefois si vastes et ses jeux de mots si fins que souvent la grande majorité des élèves japonais ne comprend pas. Ne parlons pas de moi qui à ce moment ne balbutiait qu'un japonais de survie...

Mais dès l'instant où je l'ai saisi et que j'ai été projeté j'ai apprécié son Aïkido. La pratique de Sasaki senseï est un Aïkido à l'ancienne. Simple, efficace et sans fioritures. Sans effets de style ou jeux avec un uke complaisant. Mais il est riche d'un très grand nombre de techniques qui ont été délaissées par les enseignants des nouvelles générations.

Lorsque j'ai demandé à Tamura senseï quel professeurs je devais suivre à l'Aïkikaï il a répondu sans hésiter Sasaki senseï.
Aujourd'hui Sasaki Masando est âgé de 78 ans mais sa pratique n'a rien perdu de son efficacité et de nombreux pratiquants avancés de Karaté ou d'autres disciplines suivent son enseignement dans son Dojo personnel.

Un Aïkido efficace
Sasaki Masando a eu une vie... mouvementée. Aussi si bien sûr sa pratique est profondément spirituelle elle est aussi très ancrée dans le réel.
Sasaki senseï n'a jamais goûté aux sophistications qui sont souvent introduites dans la pratique de l'Aïkido par les jeunes générations d'instructeurs. Et je l'ai vu mainte fois saisir doucement le poignet d'un uchi-deshi ou d'un jeune professeur un peu trop sûr de lui en lui demandant de faire tenkan. Le résultat était toujours désastreux, le malheureux saisi se révèlant à chaque fois incapable de bouger entre les mains de ce frêle vieillard...


Sasaki Masando en démonstration au Budokan (photo Aikidojournal)


Démonstrations spectaculaires

Sasaki senseï est aussi réputé pour ses démonstrations spectaculaires et pleines de ki. Une de ses techniques favorites en démonstration consiste à saisir le uke par la ceinture de son hakama et les revers de sa veste et de le projeter à bout de bras par dessus sa tête. Succès garanti chaque année à la démonstration de l'Aïkikaï au Budokan.

Des poignets de bébé
Une des choses qui m'a toujours frappé est la consistance des poignets de maître Sasaki. Asobu disait qu'ils étaient comme des poignets de bébé et c'est assez juste.
Sasaki senseï possède des poignets très épais mais extrèmements souples et relâchés en permanence. Et je n'ai jamais eu la sensation que j'arrivait réellement à le saisir, sans même parler de le contrôler. J'ai toujours eu l'impression que ma puissance se diluait à son contact...


Des poignets de bébé


Une vitalité fabuleuse
Sasaki senseï a toujours fait preuve d'une extraordinaire vitalité. Je me souviens d'un cours où il laissa des pratiquants qui m'avaient accompagnés au Japon bouche bée en faisant un bond de plus d'un mêtre de côté à partir de la position seïza. Il est vrai qu'il était plus jeune à l'époque. Il avait 76 ans.

Des pratiques ascétiques
Etant prètre Shinto et ayant aussi étudié avec Nakamura Tempu, Sasaki senseï est un adepte des pratiques ascétiques telles que la méditation sous les cascades. Et chaque année il arrivait à convaincre plusieurs pratiquants de l'Aïkikaï de l'accompagner dans une baignade au milieu d'un lac en plein hiver. Les jours suivants ces élèves étaient invariablement cloués au lit par un rhume ou une dyarrhée sévère tandis que Sasaki senseï débordait d'énergie!

Un grand éclat de rire
Sasaki senseï adore rire. Il termine d'ailleurs chaque cours en demandant à chacun de rire à gorge déployée. Je n'ai jamais repris cette pratique dans mon enseignement mais je dois avouer que je prenais plaisir à ce petit rituel particulier :D

Espion, briseur de grèves, trafiquant, écrivain et prêtre Shinto...
Sasaki Masando est un personnage de roman. Après la guerre il monte une école d'espionnage pour aider le Japon à se redresser. Découvert et dénoncé par le Time il doit quitter l'armée et court à la ruine. Il devient alors briseur de grèves et voit ses dettes effacées... Il pratiquera alors le marché noir pour survivre et vendra même des oeuvres de littérature érotique.
Aujourd'hui Sasaki senseï est un
maître d'Aïkido célèbre, détenteur du 8ème dan de l'Aïkikaï. Il est par ailleurs prêtre du courant Yamakage San'in Shinto. A ce titre il a inauguré le Shumeikan, le dojo de Tamura senseï.
Il est aussi l'auteur d'une douzaine de livres et d'une vidéo.


Shihan d'Aïkido et prêtre Shinto


Un personnage
Cultivé, bavard, moqueur, ultra-nationaliste, Sasaki Masando est un de ces personnages hauts en couleurs qui ne laissent pas indifférent. Il est en général soit aimé soit détesté.
Personnellement j'ai toujours apprécié ses cours et aujourd'hui je regrette profondément qu'il ait quitté l'Aïkikaï...

Il est remplacé par Yokota senseï.


Pour en savoir plus:
Une vidéo de Sasaki Masando en 1986 qui ne reflète malheureusement pas du tout sa pratique actuelle.
Vidéos sur le site personnel de Sasaki Masando.
Page personnelle de Sasaki Masando (en japonais).
Interview de Sasaki Masando sur l'excellent site d'Aikidojournal.


Par Léo Tamaki - Publié dans : Aïkido
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Dimanche 15 avril 2007 7 15 /04 /Avr /2007 17:44

L'Aïkido est une des voies martiales les plus pratiquées au monde et beaucoup ont une vague idée de sa pratique. De nombreuses projections, des immobilisations et un peu de travail aux armes dans une pratique souvent esthétique, parfois efficace et généralement circulaire. Mais y-a-t il une caractéristique commune à toutes les techniques d'Aïkido?



Ueshiba Moriheï, fondateur de l'Aïkido



L'Aïkido a été créé par Moriheï Ueshiba au 20ème siècle. Ueshiba pratiqua et maîtrisa de nombreux arts martiaux durant sa vie qui sont autant de racines de son art. Il vécut longtemps et eut des milliers d'élèves et des dizaines de disciples. Nous avons la chance de côtoyer certains d'entre eux et de pouvoir admirer la pratique de ceux qui nous ont quittés en vidéos.



Toheï Koichi, fondateur du Shin Shin Toitsu Aïkido



Mais lorsqu'on regarde attentivement leur démonstrations, il est incroyable de voir les différences qui existent dans leurs pratiques. Chacun applique bien sûr les techniques à sa manière, tout en finesse comme Tamura senseï, avec une puissance phénoménale comme Saïto senseï ou avec une souplesse stupéfiante comme Toheï senseï.

Mais il est surtout étonnant de voir les différences techniques de leur pratiques. Comparer par exemple la pratique de Yamaguchi senseï à celle de Nishio senseï ou de Shioda senseï donne une idée du vaste éventail du catalogue technique de l'Aïkido.



Shioda Gozo, fondateur du Yoshinkan Aïkido



Maître Ueshiba ne formalisa jamais son art. Il ne donna jamais de limites à l'Aïkido. Au contraire il insista sur le concept de Takemusu Aïki où les techniques jaillissent spontanément. Et s'il existe aujourd'hui des nomenclatures, elles sont le fruit de ses disciples et montrent encore une fois l'étendue de leurs différences. Il y a celle de l'Aïkikaï qui a été formalisée par son fils, celle du Yoshinkan par Shioda Gozo, celle de Nishio senseï, celle de Saïto senseï, etc...


Saïto Morihiro, fondateur du Iwama-ryu Aïkido


Alors quelle est la caractéristique d'une technique d'Aïkido? Sa circularité? Elle n'est parfois qu'apparente et beaucoup de techniques sont très directes. L'extension des bras dans l'éxécution? Ce n'est pas non plus une règle absolue. La présence de Kokyu? Toutes les techniques d'Aïkido doivent en être imprégnées mais toutes les techniques utilisant le Kokyu ne sont pas obligatoirement de l'Aïkido.


Nishio Shoji



Peut-être que la réponse n'est pas d'ordre directement technique mais spirituel. L'Aïkido de maître Ueshiba est un Budo d'amour et de compassion, chacune de ses paroles nous le rappelle.

Les techniques de l'Aïkido sont efficaces mais peuvent et doivent être utilisées avec bienveillance. Osenseï Moriheï Ueshiba a transformé toutes les techniques destructrices des arts martiaux du passé en techniques de compassion. Des gestes qui nous permettent de nous unir à notre adversaire et de le contrôler sans le déruire.


Moriheï Ueshiba



La compassion est peut-être finalement la caractéristique commune aux techniques de la Voie crée par Ueshiba Moriheï car son absence interdit à tout mouvement, aussi efficace soit-il, d'être considéré comme de l'Aïkido...

 


Compassion...


Par Léo Tamaki - Publié dans : Aïkido
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Vendredi 30 mars 2007 5 30 /03 /Mars /2007 21:40
            Toshiro Suga est un personnage hors-normes dans le monde des arts martiaux. Après avoir étudié auprès du fondateur et des plus grands maîtres de la discipline il est venu à son tour diffuser le message de l’Aïkido en occident. Réputé pour la puissance de ses techniques, son franc-parler et son humour très direct, il nous livre à l’occasion de la sortie-évènement de son nouveau DVD sur le jo quelques réflexions sur le travail des armes, le sens de la pratique et Moriheï Ueshiba.

 

Toshiro Suga, Irimi nage

 


Senseï, vous avez étudié l’Aïkido à l’Aïkikaï auprès de Osenseï et des plus grands experts. Avec qui en particulier avez-vous étudié le travail du jo ?

            Le système de cotisations qui est aujourd’hui en vigueur à l’Aïkikaï était déjà le même à la fin des années soixante. Il y a la cotisation mensuelle qui couvre tous les cours du lundi au samedi, et une cotisation qui couvre ceux du dimanche. Lorsque je me suis inscrit j’ai commencé avec la cotisation simple et je pratiquais quotidiennement à l’exception du dimanche. Lorsque je suis devenu 2ème dan j’ai commencé à venir le dimanche aussi. A cette époque maître Saïto enseignait le dimanche à l’Aïkikaï, notamment le travail des armes. C’est avec lui que j’ai appris les bases.

            Mais le cours de maître Saïto durait depuis plusieurs années et la plupart des élèves pratiquaient avec lui depuis longtemps. Il n’y avait pas de cours débutants et j’ai eu beaucoup de mal à suivre. Heureusement un de mes sempaïs m’a aidé à étudier le kata 31.

            Lorsque je suis arrivé en France je ne connaissais donc quasiment que le kata 31. Par la suite c’est avec maître Chiba et maître Tamura que j’ai eu la chance d’étudier les armes. J’ai aussi regardé très souvent les vidéos de maître Ueshiba. Je ne pouvais pas me lasser de regarder encore et encore ses merveilleuses techniques.

            J’ai ensuite travaillé passionnément afin de polir ma technique et aujourd’hui je crois que mon travail au jo est le fruit de l’enseignement précieux de ces maîtres et de mes recherches.

 

Y a t il d’après vous des différences entre la technique au jo de maître Ueshiba, de maître Tamura, Chiba et Saïto, et si oui lesquelles ?

            Je crois que leur travail est un peu différent. C’est dû à leurs morphologies. Leurs morphologies et leurs capacités physiques sont différentes et cela a naturellement influencé leur technique. Si on devait les qualifier en un seul mot je dirai que maître Saïto était puissant, maître Chiba rapide et maître Tamura souple. Bien sûr ils possédaient ces trois qualités mais c’est sans doute celle qui les définit le mieux.

            Cela dit j’ai eu la chance de voir le corps de nombreux maîtres et celui de maître Tamura était le plus impressionnant. Il est âgé maintenant mais dans dans la force de l’âge il possédait un physique extraordinaire. Son corps était à la fois extrèmement souple mais en même temps solide comme de l‘acier.

            Maître Ueshiba lui possédait à la fois une souplesse et une puissance phénoménales. C’est pourquoi sa technique de lance est plus qu’incroyable. Finalement chacun de ces maîtres a construit sa technique avec ses capacités, son caractère et en fonction de sa morphologie. C’est ce qui les rend uniques.

 

Osenseï avait semble t il des capacités physiques asez extraordinaires.

            Oui. On rencontre de temps en temps des personnes extrèmement fortes. D’autres extrèmement souples. Mais il est très très rare de rencontrer des gens qui allient à la fois la force et la souplesse, surtout à un tel degré. Je pense qu’il n’y en a qu’une poignée par siècle.

            Maître Ueshiba avait une disponibilité extraordinaire grâce à sa souplesse. On le voit à ses poignets, ses coudes, à l’ensemble de son corps. Maître Toheï et maître Tamura sont sans doute les seuls à avoir eu une souplesse qui approchait la sienne parmi ses élèves.

 

Toshiro Suga, Kote gaeshi



On rapporte aussi de nombreuses anecdotes concernant la force de Osenseï.

            Oui, je me souviens particulièrement de deux anecdotes que j’ai entendues de témoins directs. La première m’a été racontée par maître Kurita qui vit actuellement au Mexique.

            A l’époque Kurita senseï était uchi-deshi. Un arbre malade encombrait le jardin depuis un certain temps. Lorsqu’il fallut le déplacer les deux jardiniers qui avaient été appelé ne parvenaient même pas à le faire bouger. Deux uchi-deshis sont alors venus les aider. Les deux jardiniers d’un côté et les deux uchi-deshis de l’autre avaient accroché une corde à l’arbre mais ils ne parvenaient toujours pas à le déplacer. Osenseï impatienté a alors dit à Kurita et au second uchi-deshi d’aller prêter main forte aux jardiniers pendant qu’il prenait la corde de l’autre côté. Ainsi positionnés ils ont dépacé l’arbre. A plus de soixante-dix ans Ueshiba développait une force incroyable, la force de quatres hommes vigoureux !

            La seconde anecdote m’a été racontée par maître Tamura. C’était aussi à l’époque où il était uchi-deshi. En tant qu’uchi-deshi il devait notamment préparer le bain de Osenseï. Le bain se prenait en ce temps là dans une baignoire en bois cerclée de fer, un peu comme un large tonneau. Un jour il laissa l’eau chauffer trop fort. Ueshiba rentra dans le bain et en hurlant il détruisit la baignoire. Là aussi il avait près de soixante-dix ans !

 

Dans cette dernière anecdote on voit que Osenseï se mettait à l’occasion en colère.

            Oui, il pouvait avoir des colères extraordinaires. Je me souviens que lorsque j’ai commencé l’Aïkido il venait au cours du matin et de l’après-midi. Celui de l’après-midi comme aujourd’hui avait lieu de 15h à 16h. Mais souvent Osenseï arrivait au milieu du cours et commençait un long discours entrecoupé de techniques. Et il ne regardait jamais l’heure. Aussi, régulièrement il dépassait la fin du cours à 16h. J’ai plusieurs fois été le témoin de scènes où un pratiquant esayait de partir discrètement. Bien sûr Osenseï le voyait toujours. Il rentrait alors dans des colères incroyables ! Les murs tremblaient littéralement. Il envoyait alors un uchi-deshi avec ordre de ramener l’élève.

            J’étais jeune à l’époque et passionné par l’Aïkido. Je pensais toujours que l’uchi-deshi allait ramener l’élève fautif. Mais cela n’arrivait jamais. J’imagine très bien la scène maintenant avec l’uchi-deshi essayant de ramener un élève qui devait absolument partir pour une raison importante. Quelle situation !

            Enfin il faut comprendre Osenseï aussi. L’Aïkido était sa vie et il essayait de nous transmettre au maximum ce qu’il pouvait. Ce qui était aussi extraordinaire avec lui c’est que sa colère cessait aussi rapidement qu’elle était arrivée et qu’il reprenait parfaitement calme son discours et ses démonstrations comme s’il ne s’était rien passé.

 

Vous parlez de la technique de lance de maître Ueshiba et non pas du jo. Pourquoi ?

            Le travail du jo de maître Ueshiba est issu de la lance. On le voit d’ailleurs dans plusieurs films et sur une photo très célèbre avec une lance courte, une sorte de jo taillé.

            J’en ai parlé avec maître Kisshomaru Ueshiba lorsque je suis retourné au Japon en 1983. Il m’a dit que lors de son service militaire Osenseï avait étudié l’école de lance Hozoin ryu.

            Maître Takeda était d’ailleurs aussi menkyo kaiden en Hozoin ryu en plus du Ono ha itto ryu et du Jiki shinkage ryu. Mais il était surtout connu comme un kenjutsuka redoutable.

 

Toshiro Suga, Jo nage



A propos de maître Takeda, quel a été selon vous son influence sur Osenseï ?

            Maître Ueshiba reçut l’enseignement de plusieurs maîtres mais je crois que c’est Sokaku Takeda qui l’a amené à maturité. Si on étudie les registres de cours de Takeda, Osenseï n’a pas étudié directement avec lui extrèmement longtemps. Lorsqu’il a rencontré maître Takeda il avait déjà maîtrisé plusieurs écoles. Mais Takeda en plus de lui enseigner des techniques lui a sans doute fait découvrir ce qui se cache derrière les mouvements et l’a aidé à progresser plus profondément.

            Il a à la fois nourri la technique de Ueshiba et l’a aidé à se révéler.

 

Y a-t-il une différence entre le travail du jo de l’Aïkido et le Jodo ?

            Absolument. En Jodo on dit souvent qu’il faut utiliser le jo comme un sabre, en Aïkido on l’utilise comme une lance.

            L’étude du Jodo comme celle du Iaïdo ou de tout autre Budo est intéressante. Mais il ne faut pas faire d’amalgammes. Le travail du jo en Aïkido est particulier, comme celui du sabre. Ils sont différents des autres disciplines. Les postures, les déplacements, l’utilisation du corps avec le ken, le jo ou à mains nues en Aïkido sont semblables. Mais ils sont différents du Jodo, du Kendo ou du Iaïdo. Même si ces disciplines sont aussi passionantes.

 

Pourquoi n’utilise t on pas finalement une lance au lieu du jo ?

            (Rires). C’est une question de place ! Le Japon n’est pas si grand et les dojos non plus. Même un grand dojo comme l’Aïkikaï ne fait qu’environ 160m². C’est à peine suffisant pour quatre pratiquants de lance. Le jo est un bon compromis.

            Personnellement lorsque je pratique le jo je garde toujours à l’esprit le fait qu’il s’agit à l’origine de techniques de lance. Ca m’oblige à rester vigilant sur l’utilisation du corps.

 

Toshiro Suga, Shiho nage



Pouvez-vous préciser ce que vous entendez par là ?

            Si on ne garde pas cela à l’esprit on peut utiliser le jo comme un bâton léger et le manier en utilisant surtout les bras, de manière très statique. Mais si on prend conscience qu’il s’agit à l’origine d’une lance dont de nombreux types faisaient 3m60 et allaient même jusqu’à plus de 6m, et qu’on imagine son poids, on utilise alors tout son corps et les déplacements pour le manier.

            Cela est très important dans l’Aïkido où la mobilité et la rapidité des déplacements sont essentielles.

 

Il n’y a pour ainsi dire plus de travail des armes à l’Aïkikaï. A quoi cela est-il dû à votre avis ?

            Maître Tamura est parti en France en 1964, maître Chiba en Angleterre en 1966, maître Saïto était la plupart du temps à Iwama. Ce sont eux qui ont été les partenaires privilégiés de Osenseï dans le travail des armes. On ne voit presque qu’eux attaquer maître Ueshiba après-guerre.

            Occasionnellement Osenseï a demandé à d’autres uchi-deshis de l’attaquer. Mais je crois qu’il n’était pas saisfait de leurs attaques. Un jour il s’est mis en colère et a dit « Ce n’est pas la peine ! » Les gens ont interprétés en pensant qu’il voulait dire que c’était inutile de pratiquer les armes. Mais je crois qu’il voulait dire que ce n’était pas la peine si on ne pouvait attaquer que comme cela.

            Les gens étaient beaucoup plus avares de mots que de nos jours et il fallait comprendre ce que « Ce n’est pas la peine » signifiait. Je crois que la plupart des gens l’ont mal compris et que ce malentendu est à l’origine de la rareté de la pratique des armes à l’Aïkikaï de nos jours.

 

Quelle est la différence entre le travail du jo et celui du ken ?

            Je crois que le travail du jo est plus accessible. Il offre plus de liberté que le travail du sabre et il a beaucoup de similitudes avec le travail à mains nues, d’une manière plus évidente que le ken.

            J’ai commencé ma pratique des armes par le jo et je l’ai longtemps préféré au ken. Maintenant j’ai une petite préférence pour le sabre mais ça changera sans doute encore.

            Au temps des samouraïs on apprenait de toute manière le maniement du sabre, de la lance et les techniques à mains nues. C’était la base fondamentale.

 

Toshiro Suga, Ikkyo



Vous pratiquez depuis près de quarante ans, que représente pour vous l’Aïkido ?

            J’ai commencé l’Aïkido le 16 février 1968. Cela fait donc 38 ans.

            Beaucoup de gens disent que leur travail est leur vie. Ce n’est souvent qu’une manière de dire que le travail occupe une place très importante dans leur existence. Pour moi l’Aïkido, sa pratique et son enseignement ne sont pas un travail. L’Aïkido est ma vie.

 

Quand avez-vous comencé à ressentir cela ?

            Après 5 à 10 ans de pratique sans doute sans que je puisse mettre une date précise. En étant jeune on s’entraînait intensément mais sans recul sur notre vie où notre pratique. Maintenant mon état d’esprit est le même sur ou en dehors des tatamis mais aussi l’utilisation de mon corps. Je me rends compte que je conduis en utilisant surtout mes petits doigts comme lorsqu’on pratique l’Aïkido. Quand je marche je fais en sorte de me déplacer en utilisant mon centre de gravité afin de faire le moins d’efforts possible. Quel que soit le geste j’essaye de le faire de la manière la plus adaptée possible, comme un mouvement d’Aïkido. L’Aïkido et ma vie se confondent et ne font finalement plus qu’un.

            Je crois que c’est d’ailleurs un point important de la pratique. On doit avoir dans la vie quotidienne la même attitude qu’au dojo. Sinon on ne fait qu’une sorte de gymnastique.

 

Lorsqu’on vous écoute il est clair que l’Aïkido ne doit pas se résumer à une série d’exercices physiques.

            Au départ les samouraïs s’entraînaient pour survivre. Ils vivaient dans un monde de dualité où la victoire et la défaite, la vie et la mort s’opposaient. C’était très concret. Mais quelques guerriers exceptionnels ont réussis à dépasser ce stade. Ils sont arrivés après une vie de combat à un niveau tel qu’ils ont compris que la victoire sur l’autre ne pouvait pas être un but véritable. On peut citer bien sûr Miyamoto Musashi, Yagyu Munenori ou Ueshiba Moriheï.

            Bien sûr il est important de se construire une technique efficace. C’est la base. Mais finalement on doit dépasser l’idée de victoire ou de défaite sur l’autre car le vrai combat est contre notre ego. C’est cela le but véritable de la pratique.

 

Toshiro Suga, Irimi nage



Pensez-vous que la pratique des techniques doit être liée à des exercices spirituels, de la méditation ?

            Un maître de zen très célèbre, Suzuki, a dit après avoir vu Osenseï que l’Aïkido était le zen en mouvement. Cela montre bien à quel point notre pratique est aussi spirituelle.

            Dans le Bouddhisme il existe une maxime très importante, mushin. Mushin peut-être traduit par « sans pensées ». Mais les grands bonzes disent qu’il est rès difficile d’arriver à cet état. Je crois que par un pratique correcte et continue de l’Aïkido on peut y arriver. Alors l’âme véritable apparaîtra. Malheureusement je suis loin de ce niveau mais c’est ce que je comprends intellectuellement (rires).

 

Est-ce que vous croyez qu’il est nécessaire de se plonger dans l’étude du japonais, du shinto ou du bouddhisme pour comprendre l’Aïkido ?

            J’explique et j’interprète surtout par rapport au bouddhisme, au confucianisme ou au shintoïsme parce que je connaîs beaucoup mieux la tradition japonaise. Mais je crois que quelle que soit notre culture, notre religion, l’Aïkido s’y intègre parfaitement.

            Le message des grands guides de l’humanité se rejoint souvent plus qu’on ne le croit. Je lis beaucoup et lorsque je découvre la vie et les paroles de ces êtres exceptionnels je suis toujours très ému.

            L’Aïkido est né au Japon mais il n’est pas lié uniquement à ses traditions. Ce n’est pas une voie aussi petite.

 

Vous enseignez depuis plus de trente ans, qu’est ce qui continue à vous motiver ?

            J’ai l’honneur d’enseigner l’Aïkido à beaucoup de gens. Mais ces élèves sont aussi mes maîtres. Sans qu’ils le sachent ils m’apportent et m’aident énormément.

            J’ai eu la chance de recevoir l’enseignement de plusieurs géants de l’Aïkido, Osenseï, maître Tamura, etc… Je ressens la responsabilité d’essayer de transmettre le mieux possible ce que j’ai pu comprendre de leur enseignement. C’est cela et la richesse des relations que j’ai pu créer grâce à l’Aïkido depuis toutes ces années qui me donne un plaisir toujours renouvelé lorsque je pratique et j’enseigne.

 

Toshiro Suga, Kokyu nage



Est-ce que vous pensez que Osenseï serait heureux de l’évoution actuelle de l’Aïkido ?

            C’est une question très difficile. Bien sûr je pense qu’il serai content de voir que l’Aïkido s’est développé dans le monde entier. Mais au niveau de la pratique ce n’est pas aussi simple.

            Il faut bien comprendre à quel point Osenseï était révolutionnaire. Par son message bien sûr, mais aussi et peut-être surtout par sa conception de la pratique. Auparavant les arts martiaux étaient prisonniers d’un carcan très rigide. Mais il a libéré cela par son extraordinaire spontanéité.

            Je ne sais pas si aujourd’hui nous ne reprenons pas des manières de faire dont Osenseï ne voulait plus, travaillant de manière rigide et délaissant la liberté qu’il nous a offerte.

 

Quand vous parlez de liberté est ce que vous voulez dire que l’on peut faire évoluer la technique comme on le désire ?

            Ce n’est pas exactement cela. La technique de Osenseï est la base. Il faut toujours y revenir. A partir de là il est possible de développer un travail plus personnel. Mais avant il faut bien avoir étudié et compris les bases.

            La technique de Osenseï est comme le dessin pour les peintres, les gammes pour les musiciens, une fondation sur laquelle il faut toujours revenir car c’est la base. Mais c’est aussi à la fois la finalité du travail car sa technique est parfaitement achevée. Après on peut trouver son propre chemin, mais paradoxalement c’est en fait une étape intermédiaire avant de retourner à la pureté des techniques de Osenseï.

 

L’Aïkido est-il aujourd’hui un Budo, un Bujutsu ou un sport de combat ?

            A la base l’Aïkido a évidemment été créé comme un Budo, une Voie martiale. C’es une pratique qui doit nous permettre de maîtriser notre égo. Mais aujourd’hui le Budo ne signifie plus rien du tout. Quand maître Kano Jigoro a changé le nom de Jujutsu en Judo cela n’était pas anodin.

            Kano avait de très hautes aspirations spirituelles. En changeant le nom il signifiait à tout le monde que désormais le but n’était plus la destruction d’un adversaire mais la lutte contre son égo, une élévation spirituelle. Il n’était plus question de travailler dans un monde de dualité, de compétition. Malheureusement je crois que son message n’est plus compris aujourd’hui.

 

Toshiro Suga, Kokyu nage



Avez-vous quelque chose à ajouter pour terminer ?

            Le seul combat qui vaut la peine est celui que l’on mène contre soi. Aujourd’hui les gens voient les arts martiaux comme un sport et ils ont toujours à l’esprit l’idée de victoire, de s’imposer, même lorsqu’il n’y a pas de compétitions comme en Aïkido.

            L’Aïkido est une méthode de travail sur soi-même que nous a offerte Osenseï. L’entraînement quotidien est dur et on ne peut se contenter d’en faire un moyen de gagner des récompenses éphémères. Nous devons lutter pour maîtriser notre égo et nous libérer à travers la pratique des techniques de l’Aïkido.



Biographie de Toshiro Suga.

Autre interview de Toshiro Suga.

 

Ken, les racines de l'Aïkido; Jo, le pilier de l'Aïkido

    Toshiro Suga est l'auteur de deux DVD produits par Tsubaki, "Ken, les racines de l'Aïkido" et "Jo, le pilier de l'Aïkido".

 

Par Léo Tamaki - Publié dans : Aïkido
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Dimanche 24 septembre 2006 7 24 /09 /Sep /2006 20:40

            Toshiro Suga est un maître d'Aïkido à part. Dans une discipline où beaucoup parlent d'efficacité plus qu'ils n'en font preuve, il démontre un Aïkido à la puissance redoutable. Formé au Japon à l'Aïkikaï de Tokyo il recevra l'enseignement du fondateur et de ses plus proches disciples avant de venir diffuser l'Aïkido en occident. Son savoir encyclopédique lui permet de mettre en lumière la logique sous-jacente des techniques. Spécialiste reconnu du travail des armes de l'Aïkido, nous l'avons rencontré pour vous à l'occasion de la sortie d'un DVD qui fera date. Interview avec un maître au franc-parler et à l'humour indéniables.

 
Toshiro Suga Irimi nage
 
Quand avez-vous commencé à pratiquer l'Aïkido ?

J'ai commencé l'Aïkido le 16 février 1968. Je voulais aller au cours d'Osenseï de 6h30 à 7h30 mais malheureusement d'importantes chutes de neige paralysaient les transports et je n'ai pu me rendre qu'au cours de 15h. Je suis allé à cet horaire pendant un an et demi.

Osenseï enseignait de 6h30 à 7h30 mais il revenait toujours pendant le cours de 15h. J'étais jeune. J'avais 17 ans et avec certains de mes camarades on n'aimait pas tellement que Osenseï vienne à notre cours parce que cela signifiait que nous allions rester longtemps en seïza. Nous restions immobiles pendant de longs moments à observer et écouter Osenseï. Nous étions jeunes et nous voulions bouger donc le moins qu'on puisse dire est que sa venue ne nous excitait pas particulièrement. Et je crois que certains maîtres partageaient ce point de vue... (rires).

Aujourd'hui je suis vraiment heureux d'avoir vécu ces instants-là, les derniers moments d'Osenseï, mais il ne faut pas cacher nos sentiments de l'époque. Ceci dit, malgré notre envie de bouger nous regardions tout de même sérieusement et avec le plus grand respect. En fait, à l'époque nous croyions que Osenseï était immortel et nous ne comprenions pas à quel point ces moments étaient précieux.

Je le vis presque quotidiennement pendant un an jusqu mois de février 69. A partir de là et durant les deux derniers mois de sa vie il souffrait trop pour pouvoir monter au dojo... (Note : L'Aïkikaï est un immeuble de quatre étages et le dojo principal se trouve au deuxième)

Aujourd'hui je comprends à quel point j'ai eu une chance merveilleuse et je chéris tous les souvenirs que j'ai d'Osenseï. Sa présence magnétique, son aura extraordinaire, sa voix si claire. Et son Aïkido si pur...

Beaucoup de pratiquants aujourd'hui n'ont vu Osenseï qu'en portrait. Ils n'ont souvent même pas vu les rares vidéos de ses démonstrations. Ils en entendent parler mais il n'est qu'une image très vague. Sa voix, ses mouvements me restent et je suis vraiment reconnaissant d'avoir eu cette grande chance.

 
Toshiro Suga Kote gaeshi

La pratique d'Osenseï a évoluée durant toute sa vie. Quelle est l'époque que vous considérez comme son apogée ?

C'est une question très difficile. Je n'ai vécu que sa dernière période et ne connaît les précédentes qu'à travers les films, les livres et les témoignages de ses élèves de l'époque. Mais je pense que comme pour tous les grands créateurs chaque moment est aussi riche et intense. Sa dernière année fut sans doute celle où son enseignement fut le plus concentré, allant droit à l'essentiel. Une concentration extrêmement aiguë et des gestes totalement épurés...

Osenseï avait du mal à monter au deuxième étage à l'époque mais une fois qu'il pénétrait dans le dojo il dégageait une énergie phénoménale. C'était son monde, sa raison de vivre. Observer sa transformation était incroyable !

Je crois qu'on ne peut pas dire qu'il y ait eu une époque plus importante que l'autre. Chacune s'est nourrie des précédentes et Osenseï jusqu'à ses derniers instants affinait son art...

 

Qu'est-ce qui vous a attiré dans la pratique de l'Aïkido ?

            Rien ! Mon père m'a dit un jour : « J'ai observé tous les maîtres de Budo et Ueshiba est le plus grand. Tu vas pratiquer l'Aïkido. » Je n'étais pas tellement content car j'étais un adolescent classique, heureux de regarder la télévision et de ne rien faire.

J'étais assez bon dans les sports de balle. J'étais très bon en base-ball, bon en basket-ball, volley-ball, toutes ces sports de balle. En ping-pong j'étais champion. Mais en gymnastique je n'étais pas bon du tout. Et l'Aïkido se rapprochait plus de la gymnastique que d'un sport de balle !

J'avais fait du Judo vers l'âge de 15 ans. C'était dans le meilleur dojo de la Police de Tokyo. L'entraînement était si douloureux que je gardais un souvenir très moyen des Budo. Mais bon, mon père m'a dit « Il faut que tu y ailles. » donc j'ai suivi son conseil et aujourd'hui je ne le regrette pas. C'était un excellent choix.

 
Toshiro Suga Ikkyo

A quel moment est-ce que vous avez commencé à prendre du plaisir à la pratique ?

Après le premier dan. Parce qu'à mes débuts mon corps ne bougeait pas comme je le voulais. J'avais des problèmes articulaires et j'étais très raide. Les chutes me faisaient alors très mal. Mais quand j'ai commencé à comprendre et à pouvoir bouger comme je le désirais j'ai commencé à prendre plaisir à la pratique.

A partir du premier dan j'ai eu le sentiment de pouvoir faire aussi bien que les autres, et même de dépasser pratiquement tout le monde. A ce moment là j'ai été vraiment heureux. Grâce à l'Aïkido j'avais développé mes capacités physiques à un tel point que je pensais que mon corps pouvait tout accomplir. C'était important pour moi parce que j'ai commencé à 17 ans. Et à 17, 18 ans c'est la fin de l'adolescence. On est toujours incertain, physiquement et mentalement. Mais j'ai pris confiance en moi grâce à ces progrès. Et à partir de là j'ai pu avancer beaucoup plus rapidement et fortement en Aïkido.

 

Est-ce que vous vous souvenez de vos premières impressions lorsque vous êtes arrivé au Dojo ?

Oui. C'était le cours de maître Arikawa. Je ne le connaissais bien sûr pas mais après j'ai su qu'il était l'un des maîtres les plus durs de l'Aïkikaï. Il y a énormément d'histoires sur maître Arikawa et la férocité de sa pratique. Il était très proche de Tadashi Abe. Il y avait beaucoup de blessures à son cours à l'époque...

Donc à ce premier cours je ne savais évidemment pas chuter. Il ssapproche de moi en se frappant le corps comme un gorille et il me dit : « Saisis ma main ! » Je crois que j'ai saisi en gyakku hanmi katate dori. Et pan ! Il m'a projeté trois tatamis plus loin. Je me suis dit, l'Aïkido c'est terrible.

A l'époque nous habitions dans une maison à Tokyo et je dormais au premier étage. Les jours suivants ce premier entraînement j'étais tellement courbaturé que je pouvais à peine descendre ou monter les escaliers ! Mais je n'ai pas arrêté et j'ai commencé à pratiquer quotidiennement.

 
Toshiro Suga Kokyu nage

Vous avez pratiqué à l?Aïkikaï durant son âge d'or, lorsque les instructeurs les plus célèbres y enseignaient. Quelle était l'ambiance au quotidien ? Il devait y avoir une énergie incroyable.

            C'était une époque exceptionnelle. Nous pensions toujours que les anciens étaient plus forts et s'étaient entraînés encore plus rigoureusement. Il y avait beaucoup d'histoires qui circulaient sur les exploits d'Osenseï ou de ses premiers élèves. Et nous essayions toujours de les égaler. Nous n'y sommes sans doute pas arrivés mais en tout cas nous faisions notre maximum et c'était une époque très motivante.

            L'Aïkido était en plein développement. Les grands maîtres d'aujourd'hui avaient la quarantaine et ils conjuguaient des capacités physiques exceptionnelles avec une technique très précise. C'était aussi une période de recherche intense très intéressante.

            Je pratiquais tous les jours et j'ai ainsi pu suivre les cours de tous les maîtres qui enseignaient à l'Aïkikaï à l'époque. Je me souviens très bien, le lundi il y avait maître Saotome, le mardi maître Toheï Akira, le mercredi maître Arikawa, le jeudi maître Kobayashi Yasuo, le vendredi maître Toheï Koichi, le samedi c'était le second Doshu, Ueshiba Kisshomaru, et le dimanche maître Saïto. C'était vraiment un moment passionnant.

            J'avais bien sûr des préférences mais comme je pratiquais quotidiennement je les ai tous suivis. Et je pense que c'était bien ainsi. Car jusqu'au 1er et même 2ème dan c'est l'apprentissage des bases. Et il est important de pratiquer un maximum, de pétrir son corps. C'était la jeunesse et avec mes amis nous étions contents comme cela. Nous suions énormément sur les tatamis, développant chaque jour notre technique et nos capacités physiques.

 

Les entraînements étaient-ils plus intensifs à l'époque que ce que l'on voit généralement aujourd'hui ?

            Les maîtres ne disaient rien. Chacun pouvait pratiquer à son rythme et il y avait bien sûr des gens qui pratiquaient assez tranquillement. Mais avec mes amis nous essayions de nous entraîner avec le maximum d'intensité et je crois que nous bougions plus que la plupart des pratiquants d'aujourd'hui. On cherchait aussi toujours à pratiquer avec les élèves les plus forts pour progresser et ils ne nous faisaient aucun cadeau. Mais grâce à cela nous avons pu apprendre beaucoup.

 
Quand êtes-vous arrivé en France ?

           Je suis arrivé en France le 11 août 1971. J'ai traversé toute l'Europe et l'Asie en bateau, train et avion. J'ai mis une semaine en transportant 126kg de bagages !

 

Quelle était la situation de l'Aïkido en France lorsque vous êtes arrivé ?

            Je me rappelle particulièrement de deux pratiquants que je trouvais très bons. Un surtout. Il était 2ème dan je crois. A l'époque j'étais moi aussi 2ème dan et c'était le grade le plus élevé parmi les élèves.

            Il y avait quelques milliers d'élèves. L'enseignement était très dynamique. Nous étions autour des maîtres Tamura, Noro, Chiba et nous bougions un maximum. Les entraînements étaient très physiques. Tous ces maîtres étaient jeunes et débordaient d'énergie. Ils affinaient leurs techniques et c'est ainsi que s'est construit le grand art qu'ils possèdent aujourd'hui. C'était une très belle époque et sans qu'on le sache, un moment crucial dans le développement de l'Aïkido.

 
Toshiro Suga Kokyu nage

Quelle est la première impression que vous avez eue lorsque vous avez vu l'Aïkido de maître Tamura ?

            Quand j'ai rencontré maître Tamura la première fois je me suis dit : « C'est bizarre ce qu'il fait. » Cela me semblait bizarre parce que je n'avais pas appris les choses comme cela parce que déjà à l'Aïkikaï les techniques déviaient de celles de Osenseï. Je ne comprenais pas du tout au début et je n'avais absolument pas l'intention de changer ce que j'avais appris. Cela m'a donc pris trois ou quatre ans pour comprendre son travail.

            Maître Tamura est, à mon avis, celui qui a vraiment préservé les techniques d'Osenseï. Au centimètre près. Il était même critiqué par les jeunes uchi-deshis de l'époque qui l'appelaient « copie conforme » de Osenseï. En suivant maître Tamura j'ai compris ce qu'était réellement l'Aïkido. J'ai pu apprendre ce que Osenseï enseignait. Et pour mon étude c'était un moment très intéressant dans la construction de ma technique.

 

Vous avez connu les plus grands maîtres, Toheï, Saïto, Chiba... C'est donc cette proximité technique qui vous a décidé à suivre maître Tamura?

            Oui il y a évidemment cela mais il y a plus encore. Pour moi maître Tamura représente l'Aïkido. Le véritable Aïkido c'est Osenseï et maître Tamura. Pourquoi ? Parce qu'il n'y a pas de faille dans la logique de leur pratique au niveau martial ! Et quand on pratique les arts martiaux je trouve que c'est très essentiel.

            Les Budo, Voies martiales, ne sont pas un sport. Dans le Budo une faille dans la logique signifie la mort ! Aujourd'hui les pratiquants n'ont plus ces notions à l'esprit. La notion de vie et de mort disparaît. Mais c'est alors l'identité de notre pratique en tant que Budo qui disparaît ! La concentration devient moins aiguë et la logique des techniques se perd. Les fondements de notre art et de sa philosophie disparaissent et l'Aïkido devient un sport de loisir... Il est très important de garder la logique martiale qui fait partie de notre identité. Malheureusement cette notion de martialité disparaît même au Japon aujourd'hui.

 
Toshiro Suga Irimi nage

Que pensez-vous du niveau de l'Aïkido en France aujourd'hui ?

            Le niveau de la France est assez haut. Mais il entre depuis une quinzaine d'années dans une période de « lassitude ». C'est-à-dire que l'enthousiasme n'est plus le même.

            L'Aïkido en France existe depuis 54 ans. Il y a énormément de professeurs, de stages, la plupart des gens ont une idée de ce qu'est l'Aïkido mais il est souvent devenu « banal ». Les pratiquants ne voient plus un cours d'Aïkido avec des yeux émerveillés, pensant avoir la chance d'apprendre des techniques exceptionnelles.

            Il est vrai que pour beaucoup il est difficile de pratiquer la même chose pendant 20 ou 30 ans. De trouver la joie dans la pratique. Mais le problème est que les débutants qui commencent entrent dans l'Aïkido et sont plongés dans cette « lassitude », cette « banalisation » qui étouffe un peu l'enthousiasme. Il devient difficile d'éveiller la passion de l'entraînement.

            Lorsque j'enseigne dans un pays où l'Aïkido est relativement neuf, il y a plus d'excitation, d'enthousiasme et de passion. Les gens font des efforts et même des sacrifices dans des conditions souvent beaucoup plus difficiles qu'en France pour pratiquer et progresser.

 

Vous sortez le premier DVD d'une série sur l'Aïkido. Pourquoi avoir choisi le sabre pour commencer ?

            D'après le professeur Sasama, auteur d'une encyclopédie des arts martiaux qui fait référence et qui possède une connaissance inouïe des Budo japonais, les origines de l'Aïkido remonteraient au 9ème siècle. Il n'y a malheureusement pas de documents de cette époque, mais cela en ferait l'un des plus anciens arts martiaux, considérant que le Katori Shinto ryu par exemple remonte à peu près au 13ème siècle.

            A l'époque les samouraïs apprenaient principalement quatre disciplines de combat. L'utilisation du katana (sabre), du naginata (fauchard), du kyu (arc), et ce qu'on appelait généralement kumiuchi, des techniques à mains nues de type Jujutsu.

            A l'époque, du 9ème jusqu'au 17ème siècle, durant les guerres incessantes, l'entraînement premier des samouraïs était l'utilisation des armes. Ils pratiquaient aussi les techniques à mains nues mais cela ne représentait qu'environ 20% de leur entraînement.

            Quand on analyse les techniques d'Aïkido, les attaques sont faites soit pour empêcher le dégainage ou l'utilisation du sabre, soit pour frapper l'adversaire sur un point vital, mais en utilisant la main comme un sabre. Donc l'Aïkido est la pratique du sabre. Et les techniques à mains nues sont issues de ce travail. On ne peut les séparer. Et une bonne compréhension de l'esprit et de l'utilisation du sabre est essentielle pour fonder des bases solides en Aïkido.

 
Toshiro Suga Jo nage

Beaucoup d'experts n'enseignent pas le travail des armes. Est-ce que vous pensez que c'est indispensable à la pratique de l'Aïkido ?

            L'Aïkido sans le travail des armes c'est 80% de sa richesse qui disparaît. Le travail de l'Aïkido est indissociable du travail des armes. Et Osenseï ne faisait jamais de démonstration d'Aïkido sans le travail des armes.

 

Quels sont les maîtres dont le travail au sabre vous a le plus impressionné ?

            Maître Tamura ! Maître Tamura parce que contrairement à beaucoup d'autres maîtres il a eu la chance d'apprendre le travail correct des armes. Il était le partenaire privilégié de Osenseï et a appris par l'expérience directe.

            Quand maître Tamura utilise le sabre son geste est parfait et on voit que c'est une coupe. Beaucoup d'experts utilisent le bokken comme un bâton et non un sabre. Ils frappent mais ne coupent pas. C'est très différent et ceux qui ont l'habitude de faire de la coupe le voient parfaitement.

            Maître Tamura a pratiqué les armes avec Osenseï et il étudié le Iaï avec Haga senseï. Lorsque son sabre descend on voit bien qu'il coupe. Et c'est un point essentiel.

 
Toshiro Suga Shiho nage

Dans votre DVD vous expliquez l'utilisation du suburito, le bokken d'entraînement à la coupe. Est-ce que vous considérez que la pratique des suburis est bénéfique pour l'Aïkido ?

            Je crois. Parce que les suburi permettent de comprendre comment on utilise les bras. Cette utilisation des bras est exactement la même dans shiho nage, kote gaeshi, irimi nage et ikkyo. Et si l'on peut comprendre un point essentiel que l'on retrouve dans ces quatre techniques fondamentales d'Aïkido, alors je pense que c'est très important.

            De plus cela permet de développer une musculature spécifique à l'Aïkido. Les muscles peuvent alors rester souples et relâchés même dans un mouvement puissant. C'est un autre point qui montre le lien indissociable entre le travail au sabre et à mains nues.

 

Vous démontrez pour la première fois les techniques de saya no uchi (lorsque le sabre est utilisé non dégainé afin d'effectuer les techniques d'Aïkido). Pouvez-vous nous en parler ?

            Après avoir effectué des recherches approfondies j'ai découvert que dans la plupart des ryus traditionnels spécialisés dans le sabre, le travail du dégainage, le Iaïjutsu qui est l'ancêtre du Iaïdo, représentait environ 20% de l'enseignement. Le reste était partagé entre le maniement du sabre une fois dégainé, le Kenjutsu, les techniques d'armes secondaires, selon les écoles, bo (bâton long), naginata (fauchard), jutte (sorte de bâton court en acier muni d'un crochet), et enfin les techniques à mains nues. Il y avait bien sûr autant de cas particuliers que d'écoles mais c'est là le schéma classique.

            Les techniques de Saya no uchi sont présentes dans certaines de ces écoles. On en retrouve par exemple dans le Shindo Yoshin Ryu. Les techniques de Saya no uchi sont un chaînon manquant dans la pratique. La plupart des pratiquants d'Aïkido ont un minimum de connaissance du travail des armes. Certains pratiquent aussi le Iaïdo. Les techniques de Saya no uchi permettent de faire le lien entre le travail à mains nues et le travail aux armes. Elles permettent de comprendre comment les techniques à mains nues sont apparues. Elles sont très importantes si l'on veut comprendre la logique de nos mouvements et ce qui fait leur efficacité.

 
Toshiro Suga Ninin dori Kokyu nage

Il existe une expression japonaise qui dit Saya no uchi no kachi ou saya no uchi de katsu. Est-ce que vous pouvez nous expliquer un peu sa signification ?

            Cela signifie à peu près « la victoire dans le fourreau ». C'est une expression qui est très utilisée dans le Iaïdo. Il y a de nombreuses interprétations. On peut comprendre que la victoire est décidée avant même que le sabre soit dégainé. Ou que l'on doit vaincre sans avoir à dégainer. Cela parle aussi de la concentration dans le combat avant d'avoir dégainé. Un engagement total qui assurait la victoire.

            Mais il faut bien comprendre que lorsqu'on est attaqué, il est généralement trop tard si l'on est surpris. Les plus grands samouraïs étaient dans un état de vigilance permanente et ne laissant aucun suki (ouverture). Leur sensibilité aiguisée à l'extrême leur permettait de percevoir les intentions d'attaques. Il y a de nombreuses histoires qui illustrent cela.

 

Avez-vous quelque chose à ajouter pour terminer ?

             Je voudrais insister à nouveau sur le fait que le travail à mains nues et celui des armes forment un ensemble indissociable. Sans la pratique des armes la logique martiale des mouvements disparaît et avec elle l'esprit de notre discipline.

Toshiro Suga


Biographie de Toshiro Suga.

Autre interview de Toshiro Suga.


Ken, les racines de l'Aïkido; Jo, le pilier de l'Aïkido


    Toshiro Suga est l'auteur de deux DVD produits par Tsubaki, "Ken, les racines de l'Aïkido" et "Jo, le pilier de l'Aïkido".




Par Léo Tamaki - Publié dans : Aïkido
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Mardi 15 août 2006 2 15 /08 /Août /2006 16:36
Une histoire mouvementée

    Les coréens ont une histoire mouvementée. Durant plusieurs siècles ils ont vécu sous la menace, l'influence ou la domination de leurs deux puissants voisins, le Japon et la Chine. Malgré cela ils ont réussi à garder une identité propre et aujourd'hui la Corée est un pays qui a pris sa destinée en main. Une de ses plus incroyables réussites est le développement de ses arts martiaux, principalement le Taekwondo, aujourd'hui discipline olympique, et le Hapkido.

    Tout ceci ne s'est pourtant pas fait sans difficultés. Après leur indépendance les coréens vivaient dans le ressentiment à l'égard des japonais. Une longue occupation militaire accompagnée d'une volonté d'intégrer la Corée au Japon en effaçant ses spécificités culturelles avait laissé des cicatrices. Par réaction les coréens nièrent les apports culturels japonais, notamment dans le domaine des arts martiaux. Car il est un point bien souvent ignoré, c'est que de nombreux coréens vécurent au Japon pendant l'occupation. Certains y étaient étudiants, d'autres, parfois de force, y travaillaient. Parmi eux il y eut des pratiquants d'arts martiaux dont les plus célèbres sont Choi Hong Hi, codificateur du Taekwondo et élève de Funakoshi Gichin, et Choi Yong Shul, fondateur du Hapkido et élève de Takeda Sokaku. Les arts dont ils sont les "pères" ont malgré leur spécificité coréenne, notamment dans la variété des coups de pieds, de profondes racines au pays du soleil-levant...

    Mais les jeunes coréens n'ont pas plus de ressentiment à l'égard des japonais que les français à l'égard des allemands. Ils ont pardonné aux japonais ce que leurs aînés n'ont pu oublier. Au contraire, alors qu'en France les traces de la culture allemande sont très rares, à Séoul les restaurants japonais pullulent, les grands magasins passent de la musique de fond nippone, les designers du soleil-levant multiplient leurs boutiques et les CDs des chanteurs japonais envahissent les hit-parades.  Leur pardon s'est accompagnée d'une ouverture à la culture du Japon et même à ses arts martiaux...

 

Youn Ick-Ahm kumijo


Aïkido à Séoul

Profitant d'un arrêt à Séoul je faisais un peu de tourisme malgré les -10 degrés de ce mois de février. Je marchais transi de froid dans l'un des marchés du centre-ville lorsque mon regard fut attiré par une enseigne perchée au loin au dernier étage d'un immeuble et portant l'inscription “Aïkido”. Je réussis tant bien que mal à trouver le bâtiment en question et gravit six étages d'un escalier raide et étroit. J'arrivais alors dans le dojo du maître Youn Ick Ahm. Un élève m'accueillit et me confirma à ma grande surprise que c'était bien un dojo d'Aïkido et non de Hapkido. Je demandai s'il était possible d'assister à un cours et fus présenté au maître.

    Maître Youn est une personne joviale à la forte présence. Il me reçut très sympathiquement et m'autorisa à assister à la leçon qui allait débuter. Le dojo était de taille moyenne, une photo de maître Ueshiba et une calligraphie ornaient le kamiza, mur d'honneur, à côté d'un drapeau... coréen. Des râteliers d'armes portaient des bokkens, des jos et des tantos.

    Le cours commença et je pris vraiment plaisir à voir pratiquer les élèves avec énergie et dans la joie qu'insufflait maître Youn. Ce fut un cours de qualité, classique jusqu'à dix minutes de la fin. Maître Youn fit alors travailler à ses élèves des techniques de combat contre des saisies et des tentatives d'amener au sol de style Jujitsu avec une maîtrise impressionnante.

    La leçon terminée on m'offrit du thé et rendez-vous fut pris pour une interview avec maître Youn le soir même.


Maître Youn Ick Ahm


        Youn Ick Ahm est quelqu'un de très impressionnant malgré son sourire permanent. Son physique puissant est assez rare dans les dojo d'Aïkido mais plus rares encore sont les mains et les pieds comme les siens, forgés au sac de frappe et au pao...

Maître Youn, comment avez-vous commencé les arts martiaux ?
    Mon père qui était un proche du général Choi (codificateur du Taekwondo) possédait un dojang. J'y suis pratiquement né et c'est là que j'ai grandi. Mon père a été mon premier maître. Il était très strict. Lorsqu'il n'était pas satisfait d'une de mes techniques il me faisait parfois continuer toute la nuit. Je frappais souvent le sac de sable jusqu'à avoir les mains en sang.

Quand avez-vous décidé de vous orienter vers l'Aïkido ?
    Ce fut relativement tard. En fait j'ai continué la pratique du Taekwondo et j'ai aussi commencé le Hapkido. Je suis d'ailleurs devenu champion de Corée de Hapkido. Je suis ensuite devenu instructeur d'arts martiaux à l'armée pendant les trois ans de mon service militaire. Après mon service j'ai commencé le Kick-boxing dont je suis aussi devenu champion de Corée. Parallèlement j'ai participé trois fois aux championnats de Karaté Kyokushin au Japon.

J'ai vu une photo de vous en compagnie de maître Oyama. Quel genre de personne était-il ?
    Je lui ai été présenté lors des compétitions de Kyokushin. Il était coréen mais avait passé la majeure partie de sa vie au Japon. Je l'ai invité pour le faire connaître en Corée. Il dégageait une très grande impression de force. Il avait le regard d'un tigre, féroce, mais était très sympathique.

Quelle a été la suite de votre parcours martial ?
    J'ai enseigné le Taekwondo et le Hapkido ou j'ai atteint respectivement les grades de 5ème et 6ème dan. J'ai aussi créé l'association de Muay-thai de Corée et développé cette discipline en organisant des combats.

Comment êtes-vous finalement arrivé à l'Aïkido?
    En 1988 j'ai été contacté par des gens de Taipei. Ils organisaient une démonstration de Hapkido et désiraient ma participation. Arrivé sur place je fis ma démonstration avec mes élèves. Il y avait beaucoup de coups de pieds sautés, de casse, etc... Je regardai ensuite le reste de la démonstration et là, j'eus un choc. Ce n'était pas du Hapkido. Hapkido et Aïkido s'écrivent avec les mêmes caractères chinois, d'où le malentendu. J'étais à une démonstration d'Aïkido.


Youn Ick-Ahm kokyu-ho

Les spectateurs ont du être bien surpris ?
    Oui, mais pas autant que moi. J'étais d'abord étonné de voir ces maîtres âgés dans des drôles de tenues. Mais une fois la démonstration commencée j'ai eu un choc. Quelle différence entre notre style dur et dynamique et la souplesse des techniques d'Aïkido. J'ai surtout été émerveillé par Kobayashi senseï. Ses techniques étaient merveilleuses mais aussi l'impression de bienveillance qu'il dégageait.

Vous avez alors décidé de vous tourner vers l’Aïkido ?
    Disons que j'ai d'abord voulu en savoir plus. Je me suis rendu au Japon au dojo de Kobayashi senseï. J'ai essayé de l'attaquer très rudement et il a toujours réussi à appliquer ses techniques d’Aïkido. Ca a été une totale remise en question.

Ca a dû être très difficile ?
    Oh oui. A partir de ce moment là j'ai fait d'incessants aller-retour pendant dix ans entre la Corée et le Japon pour étudier avec Kobayashi senseï. Petit à petit j'ai commencé à enseigner à mes élèves quelques rudiments d’Aïkido en même temps que le Hapkido. Puis je me suis orienté exclusivement sur l’Aïkido à partir de 1994.

N'y a-t-il pas eu quelques réticences dues à l'origine de l’Aïkido ?
    Si, au départ, mais comme je vous l'ai dit j'ai fait ça graduellement. Mes élèves étant principalement des étudiants ça a aidé car les jeunes n'éprouvent pas de ressentiment envers les japonais. J'ai surtout eu des difficultés avec mes anciens collègues instructeurs de Hapkido. Maintenant qu'il est clair que même si l’Aïkido et le Hapkido ont la même origine, ce sont des arts différents, les choses vont mieux.


Youn Ick-Ahm kumijo

Qu'est ce qui vous a le plus attiré dans l'Aïkido et quelles différences voyez-vous entre les arts que vous avez pratiqués ?
    J'ai trouvé Kobayashi senseï extraordinaire. Je considère aussi que le Taekwondo, le Hapkido et encore plus le Kick-boxing, sont plus adaptés aux jeunes. Ce sont des disciplines dynamiques qui emploient plus de force et d'énergie qui vont en décroissant avec l'âge. Chaque art a évidemment sa philosophie mais par leur pratique ils restent plus proches du sport. En Aïkido l'approche spirituelle est beaucoup plus importante. C'est une voie pour la vie. Le travail du Ki permet de continuer à pratiquer avec efficacité quel que soit l'âge. Plus j'avance et plus je suis émerveillé par les possibilités des techniques d’Aïkido qui allient des mouvements souples et la force du Ki.

Pour finir avez-vous un message à transmettre ?
    L’Aïkido a commencé au Japon mais maintenant il est pratiqué partout dans le monde, en France, en Corée, aux Etats-Unis... Chacun le pratique à sa manière mais c'est un art universel qui permet de communiquer au-delà des frontières. Il permet de changer les mentalités et de développer la communication entre les peuples. Mon souhait est qu'il continue à se développer pour le bien de tous.


    Seule une personne dégageant à la fois une puissance et une bienveillance si impressionnantes pouvait tenter le pari fou de développer l’Aïkido en Corée. C'est maintenant chose faite avec plusieurs milliers d'élèves sur dix-sept dojos et plusieurs uchi-deshis. Maître Youn a aussi écrit quatre livres sur l’Aïkido et créé un journal pour les pratiquants de cette discipline dont le nombre n'est pas prêt de cesser de croître au pays du matin calme...


Youn Ick-Ahm dojo


Biographie Youn Ick-Ahm


 

Par Léo Tamaki - Publié dans : Aïkido
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