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Mardi 17 février 2009 2 17 /02 /Fév /2009 00:01

 

Kono Yoshinori est sans conteste le budoka le plus célèbre du Japon. Capable d'améliorer les performances de sportifs de haut niveau ou le jeu de musiciens professionnels grâce à l'utilisation du corps selon les principes des bujutsu, il est surtout un pratiquant d'exception excellant aussi bien dans le travail aux armes qu'à mains nues.



Par Tamaki - Publié dans : Budo
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Mercredi 19 novembre 2008 3 19 /11 /Nov /2008 00:50
Kondo Katsuyuki est un homme occupé. Président d'une grande société du bâtiment, spécialiste reconnu des montres et robots antiques japonais de l'ère Edo, collectionneur de sabres, calligraphies et… soke du Daïto-ryu Aïkijujutsu, l'une des plus célèbres écoles martiales traditionnelles japonaises. Cela fait plusieurs années qu'il n'accorde plus d'interviews, même aux magazines de l'archipel. Il répond à ma demande écrite de le rencontrer en me demandant de lui téléphoner. L'homme se révèlera calme mais pressé, poli mais inquisiteur. Il ne demandera pas le tirage du magazine ou combien de pages lui seront consacrées. Mais il veut connaître son interlocuteur. Savoir s'il connaît réellement les arts martiaux et en particulier le Daïto-ryu. Mes réponses me permirent d'obtenir une brève entrevue d'une heure.

Jour J. Je pars très en avance afin d'avoir de la marge. Les maîtres sont très attentifs à ce type de détails et à la conversation que j'ai eue avec Kondo senseï je sais qu'il le sera plus qu'un autre. Le Hombu dojo se situe dans l'est de Tokyo dans un quartier résidentiel très paisible. Véritable dédale de ruelles, je n'arriverai finalement à temps que de justesse.
Le dojo est abrité dans un immense bâtiment, siège de la compagnie de Kondo senseï. Introduit par une secrétaire je rencontre pour la première fois cet homme que j'ai si souvent vu en photos ou vidéos. Il cesse immédiatement ce qu'il faisait et m'invite à prendre place dans son grand bureau fonctionnel. Grand, les mains larges et puissantes, Kondo Katsuyuki a un physique imposant, surtout pour un japonais. Entretien avec un monument des arts martiaux.





L'histoire du Daïto-ryu est bien documentée depuis Takeda Sokaku. En revanche ses origines sont plus obscures. Pouvez-vous nous parler de la période antérieure à Sokaku?
Avant Takeda Sokaku, il y avait son père, Takeda Sokichi. On parle généralement de Saïgo Tanomo au lieu de lui, mais en réalité c'était un érudit qui n'avait jamais pratiqué les arts martiaux.

Vraiment?
(Rires) Oui. Comme la majorité des samouraïs Saïgo Tanomo écrivait un nikki, une sorte de journal intime qu'il écrivait chaque jour, y détaillant sa journée, ses occupations. Il y raconte tout, de l'heure de son réveil au moindre de ses déplacements. Il a tout consigné dans ses nikki.
Et tous les nikki de Saïgo Tanomo ont été préservés. Il y a des chercheurs qui étudient la vie de Saïgo Tanomo au Japon. Ces personnes ont traduit en japonais moderne l'ensemble de ses nikki. En les lisant on peut savoir exactement ce qu'il a fait pour chaque jour donné durant toute sa vie.

Il est généralement dit que c'est Saïgo Tanomo qui a enseigné le Daïto-ryu à Takeda Sokaku mais ce n'est absolument pas le cas. En aucun cas. Quelle est donc sa relation au Daïto-ryu? Parce qu'il y a un lien.
Takeda Sokaku est originaire du fief d'Aïzu où Saïgo Tanomo était karo (grand conseiller) et prêtre shinto. Il occupait une position du plus haut niveau. Ce que Takeda Sokaku a appris de lui c'est le denchu saho, l'étiquette à respecter à l'intérieur des châteaux. Cela incluait aussi bien la façon de marcher que celle de s'asseoir, de porter le katana, de rentrer dans une pièce. En résumé tout les éléments de l'étiquettes indispensables à un samouraï. C'est cela que Takeda Sokaku a appris auprès de Saïgo Tanomo. Ce ne sont pas à proprement parler des choses qui sont liées au budo. Cet enseignement, l'étiquette du château, portait le nom d'oshikiuchi.

L'oshikiuchi n'est donc pas un système de combat réservé aux nobles?
Non. Il y a plusieurs façons d'écrire oshikiuchi. Dans le cas qui nous concerne il s'agit des caractères shikii no naka. Le shikii est la poutre qui sert de glissière au sol entre les shoji.
(N.d.a. -Naka signifie intérieur. -Les shoji sont les portes coulissantes traditionnelles.)

Dans les châteaux les pièces étaient en enfilade, une sorte de série d'antichambres qui menaient finalement à la pièce où se tenait le seigneur. Et les samouraïs étaient divisés en rangs. Ce rang déterminait l'antichambre jusqu'à laquelle un samouraï pouvait se présenter. Cela démontrait à la fois son importance, l'honneur qu'on lui faisait et la confiance qu'on lui accordait. On retrouve la même chose par exemple à Nikko où repose Tokugawa Ieyasu. Les seigneurs eux-mêmes avaient des rangs et ne pouvaient se placer où ils le désiraient dans le sanctuaire.
L'oshikiuchi est donc l'étiquette lorsque l'on a passé le shikii. C'est cela qu'il a enseigné. Ce n'est donc pas du budo à proprement parler. Ce sont deux choses différentes.




Beaucoup de courants du Daïto-ryu incluant Saïgo Tanomo dans leur généalogie sont donc dans l'erreur?
C'est une erreur de croire que Takeda Sokaku a étudié le Daïto-ryu auprès de Saïgo Tanomo.
C'est une histoire répandue dans les milieux non informés dont beaucoup d'usurpateurs se servent pour se légitimer, au point que l'on trouve des courants dont les membres affirment que leurs prédécesseurs ont appris leur art directement de Saïgo Tanomo. On assiste alors à l'apparition de Saïgo-ha Daïto-ryu ou autres impostures de personnes qui ne connaissent pas la réalité des faits. C'est évidemment une chose qui n'a aucun sens puisque Saïgo Tanomo n'a jamais pratiqué le Daïto-ryu!
Il n'avait pas non plus confiance en son sabre car il n'avait pas étudié le kenjutsu non plus. Les nikki qu'il a laissés remontent à son enfance et il n'en manque pas un seul. Il n'y a donc pas d'erreur possible. Toutes les généalogies qui l'incluent sont donc des faux.

Saïgo Shiro n'a donc jamais pratiqué le Daïto-ryu non plus?
Non. Saïgo Shiro n'a jamais pratiqué le Daïto-ryu. On parle souvent de sa technique yamaarashi en disant qu'il s'agit d'une technique issue du Daïto-ryu mais c'est faux.
(N.d.a. Saïgo Shiro 1866-1922, judoka légendaire, combattant chargé de relever les défis du Kodokan, qui inspira le personnage de Sugata Sanshiro, héros entre autres du film de Kurosawa Akira "La légende du grand Judo".)

Sokaku Takeda a donc étudié le Daïto-ryu auprès de son père?
Oui. Et ce qu'il a appris de Saïgo Tanomo, l'étiquette, est un élément qu'il a introduit dans le Daïto-ryu. Ce sont des connaissances importantes et qui font de Saïgo Tanomo un personnage marquant du Daïto-ryu, mais son enseignement n'était en aucun cas lié à l'aspect technique.




Est-ce que cet aspect, l'étiquette, était un élément important de l'enseignement de Tokimune senseï?
Concernant l'étiquette Takeda Tokimune a préservé l'intégralité de l'enseignement de son père. Dans les Budo les maîtres exigeants sont nombreux aussi il est très important de faire attention à l'étiquette.

On dit que le Daïto-ryu s'est transmis dans la tradition de l'isshi soden. Pouvez-vous nous expliquer ce que cela signifie?

Le Daïto-ryu reposait sur l'isshi soden, la transmission unique à un héritier de sang. Imaginez que vous ayez quatre enfants. Naturellement avec l'esprit d'aujourd'hui un maître de Daïto-ryu désirerait enseigner à ses quatre enfants. Mais isshi soden implique que l'on n'enseigne qu'à un seul de ses enfants. Pas aux trois autres. Si vous enseignez aux quatre, à votre mort chacun aura ses propres élèves. Et le nombre ne cessant d'augmenter les secrets seront disséminés.
C'est pourquoi traditionnellement la transmission du Daïto-ryu reposait sur l'isshi soden. Si les autres enfants voulaient voir ils étaient réprimandés. C'est ainsi que Takeda Sokaku a enseigné à Takeda Tokimune.

Enseignez-vous aussi avec l'esprit de Isshi soden?
(Rires) Evidemment c'est une question qui devait arriver.
L'époque n'est plus la même et la situation a changée. A l'époque de Tokimune senseï et de Sokaku senseï on n'enseignait pas la véritable technique. Les élèves de Takeda Sokaku étaient tous des pratiquants de budo. Occasionnellement, l'espace d'un instant, il laissait jaillir la véritable technique. Chacun était alors stupéfait. Mais il ne donnait jamais d'explication. Son esprit était "Si c'est une chose que vous pouvez voler, alors volez la! Si vous réussissez à saisir une chose vous pouvez la garder." C'était ce type d'enseignement. Il ne disait jamais "Il faut prendre la main comme cela, on fait comme ceci." Il n'a jamais fait cela. C'est pourquoi parmi ses nombreux élèves chacun a fait des choses différentes.
Dans tel ou tel livre on peut lire que Takeda Sokaku était un bon maître et qu'il enseignait à chaque individu en fonction de sa morphologie, que les techniques étaient adaptées à chacun. Mais Takeda Sokaku n'avait pas ce type de gentillesse. Il ne faisait pas de choses de ce genre. "Essayez de voler ma technique si vous le pouvez!" C'était sa seule façon d'enseigner.
Les gens qui venaient étudier avaient tous des niveaux différents. Ce qu'ils pouvaient voir était différent. C'est pourquoi les techniques sont aujourd'hui si différentes. C'est là la réalité. Ce n'est pas que Takeda senseï enseignait des choses différentes mais que les gens ne voyaient pas la même chose en fonction de leur propre niveau. C'est une chose très importante.
Un autre point important est que Takeda Sokaku ne possédait pas de dojo. Il enseignait en séminaires de dix jours. Dix jours ici, puis dix là et dix ailleurs… Mais que peut-on comprendre en dix jours? Après un séminaire les élèves s'entraînaient puis demandaient à Takeda senseï de revenir. Seules les personnes telles que Ueshiba Moriheï senseï ou quelques autres élèves majeurs qui l'accompagnaient en divers endroits pouvaient étudier de façon répétée. C'était cette façon de faire.




Et Takeda Tokimune senseï aussi enseignait de cette façon?
Oui. Tokimune senseï possédait un dojo. C'est là qu'il enseignait. Mais même dans ce dojo il n'enseignait pas la vraie technique. Il pensait que si il montrait la véritable technique à un élève qui quittait le dojo la précieuse technique du Daïto ryu serait volée. C'est pourquoi il ne l'enseignait pas. Mais si vous lui disiez "Senseï, n'y a-t-il pas quelque chose d'étrange dans cette technique?", alors il enseignait la véritable technique.

Il y a plusieurs titres d'enseignant en Daïto-ryu. Il y a par exemple ce qu'on appelle les shibu-cho. Ces personnes ne peuvent enseigner que dans un espace déterminé. Il y a aussi le kyoju daïri (instructeur représentant). Ce titre signifie que son détenteur est autorisé à enseigner en lieu et place du soke en tous lieux. Tokimune senseï n'a décerné ce document qu'à deux personnes, moi-même en 1974 et une autre qui est décédée très peu de temps après.
Au titre de kyoju daïri j'avais la charge de la moitié de l'enseignement lors du rassemblement annuel à Abashiri car des gens venaient de tout le Japon pour y assister et Tokimune senseï ne pouvait enseigner seul à tous. Naturellement la veille je lui demandais ce qu'il désirait que j'enseigne. Il me donnait alors ses instructions et je lui demandais "Puis-je enseigner ainsi?" et il me répondait "Non, enseigne comme je le fais au Daïtokan." Je n'étais pas autorisé à enseigner les techniques qu'il m'avait enseignées.
Il disait toujours "Que se passera-t-il si la technique du Daïto-ryu est volé? Si tu enseignes à un élève qui va quitter l'école? Toute la richesse de l'enseignement disparaîtra." Il refusait donc que j'enseigne la véritable technique et insistait pour que j'enseigne de la même façon qu'il le montrait à son dojo.
(N.d.a. –Abashiri, ville située à l'extrême nord du Japon dans l'île de Hokkaïdo. -Daïtokan, hombu dojo du Daïto-ryu à l'époque de Tokimune senseï)

Vous avez donc préservé cette façon de faire?
Est-ce qu'à mon tour je préserve la transmission dans l'esprit de l'isshi soden? Comme je le disais l'époque a changée. Du temps de Tokimune senseï les élèves se limitaient au Japon. Maintenant les gens viennent du monde entier pour étudier le Daïto-ryu, des Etats-Unis, d'Europe, d'Australie, de Russie… Et il y a les élèves mais aussi les maîtres d'autres écoles, notamment de l'Aïkido, qui veulent découvrir les techniques de l'école. Si je préservais le système isshi soden et enseignais, comme dans le passé, des techniques à l'efficacité limitée, aujourd'hui personne ne me prendrait au sérieux. C'est pourquoi j'enseigne la véritable technique que j'ai reçue de Tokimune senseï.
Donc je ne préserve absolument pas le système du isshi soden. (rires) J'enseigne la véritable technique à tous. Mais avec des personnes à la carrure comme les militaires américains, les élèves hollandais, avec des personnes de ce gabarit, si on utilise une technique de seconde zone, est-ce que les gens peuvent penser que le Daïto-ryu est une technique extraordinaire? C'est évidemment impossible. Personne ne prendra plus le Daïto-ryu au sérieux. Il y a des élèves si grands que je rentre sous leurs aisselles! Quand on est face à ces personnes qui ont un physique puissant et qui souvent pratiquent déjà les arts martiaux, que voulez-vous faire? Il n'y a pas le choix.




Regardez cette photo. Cet homme est venu à un stage aux Etats-unis. Il a un tour de bras de 55cm! Il a regardé pendant un long moment et soudain est parti se changer. Il est monté sur le tatami et m'a demandé d'essayer ma technique sur lui. Et il a attaqué subitement. Si on ne peut pas gérer cela personne ne peut croire à votre technique.
A l'étranger les gens viennent vous voir et disent "Essayons. Voyons si votre technique fonctionne." Pour moi c'est à chaque fois shinken shobu!
(N.d.a. –Shinken shobu, duel à lames réelles, il s'agit d'une expression dénotant le sérieux, la gravité d'une situation.)

Dans le passé lorsque l'enseignement se limitait au Japon chacun respectait l'enseignant et faisait preuve de déférence. Il n'était pas obligé de démontrer son art à chaque fois. Mais les étrangers testent les enseignants sans complexes. De nombreux pratiquants sont issus des rangs de l'Aïkido, curieux de découvrir les origines de leur discipline. Si la technique ne marche pas ne serait-ce qu'une fois, cela se saura immédiatement! Aujourd'hui nous sommes à l'heure d'internet. Si ma technique ne passe pas les gens l'écriront sans complexes et en quelques heures la nouvelle aura fait le tour du globe. C'est effrayant.
C'est une époque très différente de celles de Sokaku senseï ou Tokimune senseï. Ce n'est pas de l'entraînement. On appelle ça des séminaires mais ce sont réellement des shinken shobu. Et en un sens c'est compréhensible. Les gens se déplacent, parfois de très loin, ont des frais de transport, nourriture, hébergement. Et ils payent pour recevoir un enseignement. S'ils n'en retiraient rien ils auraient raison d'être mécontents. Mes élèves feraient sans doute preuve de retenue. Mais les stagiaires ne sont pas mes élèves et ils viennent sans complexes. Si la technique ne fonctionne pas c'est terminé.




La façon "officielle" d'exécuter les techniques et celle que vous avez reçue et transmettez aujourd'hui est-elle très différente?
C'est totalement différent. C'est une manière de faire les techniques que je suis le seul vivant à avoir reçue en Daïto-ryu puisque le second kyoju daïri est décédé. Les autres ne les ont pas étudiées car Tokimune senseï avait été très marqué par la façon d'enseigner de son père et que cela pouvait encore fonctionner dans le contexte de son époque.
Pour être totalement sincère ce n'est même pas lorsque j'ai reçu le kyoju daïri que j'ai réellement compris le Daïto-ryu. Il a fallu que je termine le cycle complet en atteignant le menkyo kaïden pour en comprendre l'essence. Ce n'est qu'en apprenant la dernière technique que j'ai compris la première. Le Hiden mokuroku et toutes les étapes intermédiaires n'avaient été que des marches pour parvenir à la compréhension totale.
Le Daïto-ryu est un art extrêmement complexe. Ce n'est qu'en étudiant jusqu'au bout que l'on comprend la totalité.

Votre technique continue-t-elle à évoluer?
Oh oui. Lorsque des anciens élèves que je n'ai pas vu depuis longtemps, parce qu'ils sont partis vivre à l'étranger par exemple, reviennent, ils me disent "Senseï, votre technique est différente. C'est étrange." Je les encourage alors à étudier ma manière de faire actuelle.

Est-ce qu'il s'agit d'une évolution dans l'utilisation du corps ou dans la forme technique?
Les deux. Lorsque nos sensations changent, que l'on utilise mieux les hanches, le tanren, alors le kokyu change. Tout évolue alors.
J'ai par exemple remarqué que ceux qui ont étudié avec moi avant que j'obtienne le menkyo kaïden et reviennent ont des techniques totalement différentes des élèves qui ont commencé après que je l'ai obtenu. Lorsque j'ai terminé le cycle de l'enseignement du Daïto-ryu ma compréhension a évoluée et transformé ma technique.




Selon vous Osenseï enseignait-il véritablement la technique?
Je ne suis pas un élève d'Osenseï et il serait incorrect que je parle de choses ayant trait à l'Aïkikaï. Mais au-delà de cette question il y a un point fondamental à considérer en Aïkido, c'est qu'il s'agit d'un budo qui ne peut être défini par la technique.

On dit que le Daïto-ryu est issu du Tegoï ou du Sumaï. Quel est le lien technique?
Le Tegoï peut être assimilé à une pratique religieuse de misogi du shinto. Il donnera naissance au sumaï no sechie, l'origine du sumo et des techniques proches de celles du sumo actuel y étaient contenues. Enfin ce sont des techniques issues de cet art qui ont donné naissance au Jujutsu.

On dit que Takeda Sokaku a étudié le Hozoïn-ryu, le Ono-ha Itto-ryu et d'autres écoles. Tokimune senseï enseignait-il aussi cela?
Il enseignait l'Ono-ha Itto-ryu mais pas le sojutsu. Mais il expliquait que telle technique du Daïto-ryu reposait sur l'utilisation de la lance dans le Hozoïn-ryu, ce genre de choses.

Enseignez-vous aussi l'Ono-ha Itto-ryu?
Non. J'explique dans les techniques le rapport au sabre mais il serait incorrect pour moi d'enseigner l'Ono-ha ici. En Ono-ha à Tokyo il y a Sasamori senseï. Mes élèves qui veulent étudier cette école doivent aller chez lui.

Quel genre de personne était Tokimune senseï?
Hmm quel genre de personne… (Le visage de Kondo senseï s'illumine alors d'un doux sourire alors qu'il semble se remémorer son maître pendant quelques instants…)
La première fois que j'ai rencontré Tokimune senseï j'avais 16 ans. Et à partir de 21 ans je n'ai plus étudié que sous sa direction. Je ne l'ai plus jamais quitté. Il est une part tellement importante de ma vie qu'il m'est difficile de parler de lui en quelques mots. (rires)
Ces plus de trente années où je l'ai côtoyé ont été une période si riche, il s'est passé tellement de choses…

Aujourd'hui vous enseignez aussi à l'étranger. En quoi est-ce différent?
Bien sûr il y a l'attitude des élèves comme je l'ai expliqué plus tôt. Mais il y a surtout le problème de l'enseignement et la transmission. Dans le passé les gens de la génération de Tokimune senseï n'avait pas l'habitude d'être en relation avec des étrangers. Quand en plus ils habitaient en province c'était encore plus flagrant.
Pendant de nombreuses années et je crois dans la plupart des disciplines, il y a eu une sorte de laisser-aller avec les élèves étrangers. Des personnes qui venaient quelque jours faire du "tourisme martial" recevaient ou dans certains cas achetaient, des "dan souvenirs". Ces personnes retournaient alors dans leur pays et devenaient des hauts gradés. Dans certains cas on leur donnait l'autorisation de donner des grades mais souvent ils la prenaient seuls. Finalement certains sont allés jusqu'à couper les liens qui les rattachaient à la source de l'enseignement.
Si on regarde le Judo, c'est maintenant une tradition japonaise dont la destinée a échappée au Japon. En France par exemple il est interdit au Kodokan de décerner des grades. De même pour l'Aïkikaï. Maintenant les maîtres de l'Aïkikaï dépendent des institutions françaises pour venir y enseigner. Il est étrange que le pays qui a développé une discipline se voit déposséder de son orientation. C'est parce que ce genre de choses est arrivé, que cela peut se passer avec le Daïto-ryu, que je suis extrêmement prudent et exigeant.
La France possède un système différent. C'est un pays avec d'autres lois et c'est bien ainsi, on n'y peut rien. Mais il faut bien comprendre que ce sont deux engrenages différents qui ne s'emboîtent pas lorsqu'il s'agit de transmission traditionnelle.




J'ai entendu dire que vous ne touchiez pas d'argent pour votre enseignement.

Oui c'est vrai. J'ai un travail. Je ne vis pas en tant qu'enseignant professionnel et je ne retire pas un sen de l'enseignement du Daïto-ryu. C'est une particularité du dojo depuis que je l'ai fondé il y a bientôt quarante ans.
Nous encaissons des cotisations et une somme lors des passages de grades, mais l'argent ne rentre jamais dans mes finances. Un trésorier gère les fonds au profit de l'association et rien ne passe jamais entre mes mains. Il sert à payer les déplacements, les hôtels lors des démonstrations. Je mets le local dont je suis propriétaire où se trouve le dojo gratuitement à disposition de l'association et paye même l'électricité, le gaz et l'eau. Du coup il n'y a jamais de soucis d'argent dans notre groupe. (rires)
(N.d.a. Le sen est une ancienne subdivision du yen.)

Le dojo n'est pas un business et c'est pourquoi j'arrive à le faire. Et c'est la même chose pour tout ce qui concerne le Daïto-ryu. Si des questions d'argent s'ajoutaient il me serait impossible de mener de front mes activités professionnelles et dans l'école. Mais c'est une chose qui ne pourra probablement pas se perpétuer. Je peux me permettre cela parce que je possède cette compagnie.

Il semble y avoir eu des problèmes lors de la succession de Tokimune senseï?

Oui, des imposteurs qui usurpaient le titre de soke à un groupe d'élèves qui ne respectèrent pas ses volontés, ce fut une période très triste et délicate. Finalement, seul élève vivant à avoir reçu le kyoju daïri en 74, seul élève nommé soke kyoju daïri (instructeur représentant du soke) en 82, soke daïri (représentant du soke) et kaïgaï hombucho (responsables des affaires étrangères) en 88 et seul à avoir reçu le menkyo kaïden la même année, j'ai naturellement assumé les fonctions de successeur.

J'ai lu que vous aviez aussi étudié avec Kotaro Yoshida. Enseignait-il seulement le Daïto-ryu ou aussi un Yanagi-ryu?
(N.d.a. –Kotaro Yoshida, élève direct de Takeda Sokaku qui reçut le kyoju daïri.)
Je suis un peu dubitatif quand à cette école. Je suis le dernier élève de Yoshida Kotaro et je n'ai jamais entendu, ne serait ce qu'une fois, la mention de cet art. Il semble que ce soit une discipline enseigné par son fils Kenji mais il n'y a pas d'autre lien avec Yoshida Kotaro et il n'a jamais enseigné sous ce nom à ma connaissance.




D'après vous combien de personnes, mis à part Tokimune senseï, ont saisi l'enseignement de Takeda Sokaku?
(rires) C'est encore une question difficile à laquelle il m'est difficile de répondre. Ce que je peux dire c'est qu'il y avait le système d'isshi soden. Cela signifie qu'il ne pouvait y en avoir que très très peu…
Cela dit, un point à noter est que, de tous ses élèves, le plus proche fut Ueshiba Moriheï de l'Aïkikaï. Ses techniques et celles du Daïto-ryu sont extrêmement proches.

Vraiment?
Oui, c'est très proche. Sans doute la plupart des gens pensent-ils que c'est différent et ne voient pas la proximité. Mais vous avez vu les photos de Ueshiba du Noma dojo, ce sont les techniques du Daïto ryu telles quelles. A-t-il évolué ensuite ou est-ce que ce sont ses successeurs, Kisshomaru senseï, Sunadomari senseï et ses autres élèves qui ont changé son enseignement, je ne saurai le dire. Mais je pense que de tous, ce sont les techniques de Moriheï senseï qui étaient les plus proches de celles de Takeda Sokaku.

Il faut aussi préciser une autre chose concernant Ueshiba senseï. Effectivement il n'a pas, contrairement à Hisa senseï, reçu de menkyo kaïden. Mais c'est simplement selon moi parce qu'à l'époque de Moriheï senseï les menkyo kaïden n'existaient pas en Daïto-ryu. En Daïto-ryu nous avons ce qu'on appelle les kaishaku soden. Kaishaku signifie la compréhension. Cela signifie que vous avez compris l'enseignement. Le kaishaku soden est un diplôme qui certifie non seulement la transmission de l'intégralité des techniques, mais aussi leur compréhension, c'est-à-dire le savoir-faire. Et Ueshiba a reçu un tel diplôme de Takeda Sokaku. C'était le plus haut niveau de l'école, l'équivalent du menkyo kaïden. C'est mon opinion.

Pour quelles raisons le menkyo kaïden a-t-il été créé?
On ne peut donner de réponse catégorique mais on peut faire quelques suppositions.
Dans les kobudo généralement on n'utilise pas le kaishaku soden, c'est un terme propre au Daïto-ryu. A l'époque où Takeda Sokaku y enseigne, l'Asahi shinbun est déjà l'un des plus grands et plus puissants des quotidiens du Japon. Tonedate-san en est un des éditeurs et Takuma est son assistant. Ce sont deux personnages très importants et ils suivent tous deux ses cours.
Et on fit remarquer à Takeda Sokaku que généralement le terme employé était menkyo kaïden. Je crois que c'est pour cela qu'ils ont reçu ce diplôme, Hisa pour le niveau qu'il avait atteint et Tonedate en signe de reconnaissance pour son support. Je ne crois pas qu'à cette époque cela désignait des niveaux différents. Je pense donc que Ueshiba senseï sous le nom de kaishaku soden avait reçu le même enseignement qu'un menkyo kaïden, l'ensemble des techniques du Daïto-ryu.




D'après vous qui possède ou possédait les techniques les plus proches de Ueshiba senseï?

Bien sûr je ne connaîs pas du tout tous les senseï, notamment ceux qui vivent à l'étranger. Mais parmi ceux que j'ai vus plusieurs fois, notamment aux démonstrations annuelles où l'Aïkikaï m'invite toujours, il y avait Saïto senseï qui était assez proche. Mais pour moi celui qui était le plus proche était sans conteste Arikawa Sadateru.
Il y avait aussi évidemment Mochizuki Minoru senseï mais son cas est à part puisqu'il a étudié à l'époque où Ueshiba senseï décernait encore des diplômes de Daïto-ryu. J'étais très proche de lui et il m'a fait très souvent l'honneur de venir chez moi. De même que Kisshomaru senseï ou Shioda senseï. Ils ont tous eu la gentillesse de venir à l'inauguration de mon dojo.

Beaucoup de pratiquants considèrent que l'Aïkido de Shioda Gozo est proche du Daïto-ryu, qu'en pensez-vous?
Ce n'est pas le cas. L'Aïkikaï est plus proche. Pas l'Aïkikaï actuel évidemment. Celui de l'époque de Ueshiba senseï. Je crois que seuls les gens qui ont une connaissance superficielle du Daïto-ryu ou du Yoshinkan peuvent faire cette comparaison.
Par exemple il n'y a pas de pratique décomposée en Daïto-ryu comme en Yoshinkan. La technique doit toujours s'exécuter en continu. Les techniques doivent s'écouler fluides comme de l'eau. On ne fait pas les techniques en 1, 2, 3. (rires)

Vous ne décomposez pas même pour l'enseignement?
Non. Je ne pense pas qu'il faille enseigner comme cela. Les arts martiaux traditionnels ne se sont jamais transmis ainsi. Si la technique n'est pas exécutée dans son intégralité comme l'eau qui s'écoule ce n'est pas une technique. Waza, la technique, ne doit être exécutée ni en force ni de façon décomposée. Sinon ce n'est pas une technique.

A quelle occasion avez-vous rencontré Osenseï?
A 19 ans j'ai créé un club à ma faculté sous l'auspice de Yoshida Kotaro. Mais à cette époque je n'avais pas le temps d'enseigner car je suivais des études en même temps que je travaillais et m'entraînais. J'ai donc demandé à Tokimune senseï de me présenter un enseignant pour s'occuper du club à ma place. Il m'a alors écrit une lettre d'introduction pour Ueshiba Moriheï. C'est ainsi que j'ai fait sa connaissance.

Avez-vous pratiqué avec lui?
Une seule fois, à cette occasion. Il donnait alors un cours de jo et à plusieurs reprises il m'a appelé et dit "Viens donc saisir." A l'instant où je le saisissais j'étais projeté. (rires)




Vous êtes passionné par Yamaoka Tesshu et considéré comme son plus grand spécialiste. Qu'est ce qui vous a attiré en lui plus qu'en un autre samouraï célèbre comme Musashi par exemple?
(N.d.a. Yamaoka Tesshu, 1836-1888, maître célèbre de sabre, zen et calligraphie.)
Oui j'ai effectué beaucoup de recherches sur Yamaoka Tesshu. Tesshu était un homme extraordinaire. Il atteint la maîtrise du sabre dans les écoles Onoha Itto-ryu, Hokushin Itto-ryu et Nakanishi Itto-ryu qu'il avait toutes étudiées. Dans le bouddhisme zen il eut le satori et devint un Bouddha vivant. Il avait atteint la plus grande réalisation dans les mondes du sabre et de l'esprit. Mais surtout, il avait fait le lien entre ces deux mondes.
De même dans le monde de la calligraphie on considère que ses œuvres ont dépassé le niveau de l'homme lorsqu'il s'est réalisé, que son écriture est devenue divine. Personne dans l'histoire jusqu'à ce moment et depuis, n'a atteint un tel niveau de réalisation.

Je vais vous raconter une anecdote qui montre un aspect méconnu de Tesshu. Tesshu senseï était issu du monde des samouraïs. Il vécut donc la difficile transition entre l'ère Tokugawa et l'ère Meïji. A cette époque une bataille majeure se préparait entre les défenseurs du bakufu des Tokugawa et les partisans de l'empereur qui montaient sur Edo, l'actuelle Tokyo. Une telle bataille aurait donné lieu à un bain de sang effroyable non seulement dans les deux camps mais aussi chez les civils innocents. Miraculeusement la transition entre les forces shogunales et celles de l'empereur se fit sans qu'une goutte de sang soit versée.
Aujourd'hui l'histoire a retenu les noms de Katsu Kaïshu et Saïgo Takamori. Mais la réalité est différente. C'est à Yamaoka Tesshu et Saïgo Takamori que l'on doit cette transition pacifique. Ce sont eux qui ont évité un bain de sang et les témoignages qui nous sont parvenus sont unanimes. Mais Tesshu senseï ne mettait jamais ses actions en avant, il se retirait toujours et laissait la gloire aux autres. C'est un autre aspect incroyable de sa grandeur.
Venez, je vais vous montrer quelque chose.

Kondo senseï m'emmène alors dans une pièce transformée en coffre fort géant aux murs de plusieurs dizaines de centimètres d'épaisseur pouvant résister aux incendies. Il y entrepose ses biens les plus précieux, documents du Daïto-ryu, collection de sabres, de calligraphies, de montres japonaises et de robots de l'époque Edo. Certains des documents qu'il présentera le sont pour la première fois et n'ont jamais été photographiés jusqu'alors.

Lorsque j'étais lycéen il y avait des bouquinistes à côté de mon établissement et un jour je suis tombé sur un livre qui s'appelait "Ore no shisho" de Ogura Teki et qui avait l'air intéressant. Je l'ai acheté mais je me suis très rapidement rendu compte qu'il était très difficile à lire car il utilisait de nombreux kanjis rares. Mais je l'ai lu d'une traite des larmes plein les yeux. Ma vie a alors changé pour toujours. J'avais découvert le potentiel de réalisation de l'homme.
Aujourd'hui encore Tesshu senseï fait partie de ma vie. Il y a chez moi une pièce qui lui est dédiée. Son esprit y est vivant et je lui rends mes hommages chaque matin.
(N.d.a. "Ore no shisho", "Mon maître", est un livre d'entretiens avec son dernier disciple, Ogura Teki.)
A l'époque je pensais que les calligraphies de Tesshu senseï seraient chères et inachetables. Lycéen j'ai donc commencé à collectionner tous les livres qui l'évoquaient. Mais un livre porte toujours la subjectivité de celui qui l'a écrit et il existe beaucoup d'impostures. Ce qui me permettait le lien le plus direct avec lui était ses calligraphies car une calligraphie révèle l'âme d'un homme. J'ai donc commencé à rechercher toutes celles qu'il avait réalisées. Aujourd'hui j'en ai près de 350. En voici quelques unes.
Dans le passé je possédai aussi plus de 300 sabres. Je n'en ai conservé qu'une trentaine dont ceux-ci qui appartenaient à Tesshu senseï. Celle-là est la première lame qui a été faite pour lui. Elle date de l'époque Edo. Je la confierai à mon successeur du Daïto-ryu.

Kondo senseï me montrera alors des objets et documents plus incroyables les uns que les autres.
Voici un kaishaku soden original décerné par Takeda Sokaku senseï. Il contient six rouleaux et est en tous points similaire à celui que Ueshiba senseï reçut.

Il semble que Takeda ne savait pas écrire.
Oui. Il faisait écrire et apposait ensuite son sceau. Bien qu'il ait su parfaitement écrire Tokimune senseï agissait de même.
Regardez, ceci est un dessin original. Tout le monde pense que c'est une photo mais c'est un dessin. Il fait partie des documents de l'école que Tokimune senseï m'a légués. Ils ne m'appartiennent pas mais sont à l'école.




Le dessin en question est en effet bien connu des lecteurs passionnés d'Aïkido ou de Daïto-ryu. J'avais toujours été persuadé qu'il s'agissait bien d'une photo. Kondo senseï sortira ensuite un coffret de bois contenant de nombreux carnets remplis de bout en bout.
Tout ceci a été écrit par Takeshita taisho (amiral). Il a consigné dans ses carnets toutes les techniques du Daïto-ryu qu'il a apprises. Il en décrit 15 000. Sa famille m'a transmis deux camions de ses effets personnels.




Kondo senseï me montre alors deux livres à la couverture verte.
Tenez, ce sont deux exemplaires d'un livre totalement inconnu du public écrit par l'amiral Takeshita. Ce sont des originaux qui ont été dessinés à la main. Regardez les différences entre celui-ci et celui-là. L'amiral Takeshita enseignait dans une célèbre école de jeunes filles de la haute société, la Seïshin joshi gakuen. Ce livre est un traité de Goshin-jutsu, self-défense, à l'adresse de ses élèves. Il date de 1942.




Kondo senseï me tend alors un mince carnet, un eimeïroku, registre de présence.
Tenez voici un eimeïroku de Takeshita senseï. On y voit les personnes qui ont étudié avec lui. Il y a là un membre de la famille Tokugawa, Shimizu Koji senseï, un maître de jo, Kunigoshi Takako qui étudia aussi avec Osenseï. C'est elle qui a dessiné les livres de l'amiral Takeshita ainsi que Budo renshu de Ueshiba senseï.
Et voici une lettre de Hisa senseï où il m'indique qu'il désire m'enseigner les techniques du menkyo kaïden et souhaite que je lui succède. C'était une époque où Hisa senseï n'avait pas d'élèves impliqués. J'ai dû lui répondre que malheureusement en tant qu'élève de Tokimune senseï cela m'était impossible. Il l'a compris mais a souhaité m'offrir tout le kaishaku soden et voulu que j'aille pratiquer un peu avec lui. Ce que j'ai fait.
Kondo senseï sortira ensuite une boîte contenant l'un de ses biens les plus précieux.
Ceci est mon menkyo kaïden. Il y a sept rouleaux.




Kondo senseï sort alors plusieurs énormes classeurs contenant la série complète de photos de maître Ueshiba prises au Noma dojo. Les photos sont d'une netteté incroyable, n'ayant rien à voir avec celles que l'on peut voir dans les livres ou sur internet.

C'est incroyable, j'avais déjà vu des photos de cette série, notamment dans le livre Budo, mais je ne pensais pas qu'elles étaient de cette qualité.
Je possède toutes les photos de cette série. Il y en a presque deux mille. Il y a aussi tous les négatifs et les positifs. Je possède aussi deux calligraphies de Moriheï senseï. L'une est accrochée ici, et l'autre est dans le dojo.
(N.d.a. Chaque page de photo du classeur fait face à celles des négatifs et est suivie des positifs.)




Tokimune senseï a-t-il aussi été photographié ainsi en détails?
Non, Tokimune senseï ne se laissait pas photographier ainsi. Mais il m'a laissé le filmer. A l'époque rien que l'achat d'une caméra professionnelle d'occasion m'avait coûté plus de 1 500 000 yens (10 000 euros). Mais je ne voulais pas de 8mm, je voulais quelque chose de qualité pour préserver la technique de Tokimune senseï.

Cette vidéo est-elle visible?
(rires) Je n'en ai donné que de courts extraits pour des DVD. Par contre ses démonstrations au Budokan sont facilement visibles.

Montrait-il alors la véritable technique?
Oui il montrait le véritable Daïto-ryu en embu.

Sur ces photos la technique d'Osenseï est-elle proche du Daïto-ryu?
C'est du pur Daïto-ryu. Voilà les techniques en idori. Et là en hanza handachi.
(N.d.a. En Daïto-ryu idori désigne le travail à genoux, hanza handachi le travail où le tori assis est attaqué par une personne debout, et tachiaï celui où les deux pratiquants sont debout.)

Sur ces photos on voit Osenseï pratiquer beaucoup à genoux. Aujourd'hui ce type d'entraînement est de plus en plus rare dans les dojos d'Aïkido. Est-ce un travail que vous considérez nécessaire?
C'est un travail très important. Chaque forme a un sens. La pratique à genoux, à genoux contre un adversaire debout, celle où les deux partenaires sont debout, celle où vous êtes attaqué par derrière. Chaque travail a un but précis et différent mais la plupart des gens n'en connaissent pas le sens.
L'entraînement en ushiro dori correspond par exemple à une attaque qui vient de l'arrière. Il faut qu'à force de pratique nos yeux soient derrière notre tête. Il sert à développer la conscience d'une attaque arrière. C'est le véritable but de ce travail. Mais tout le monde pratique sans comprendre cela.




Lorsqu'on travail idori on est assis. En tachiaï on peut utiliser nos hanches librement de haut en bas, d'avant en arrière et sur les côtés. Elles sont libres et peuvent aller dans n'importe quelle direction. En idori on est assis en seïza donc on ne peut évidemment pas aller plus bas mais uniquement vers le haut. Et on ne peut non plus aller d'avant en arrière. C'est dans ces contraintes que l'on travaille. En hanmi hanwaza on gère une attaque dans les mêmes conditions mais où l'attaquant est plus libre de ses mouvements.
Dire que dans le Japon d'aujourd'hui où à l'étranger la plupart des gens utilisent des chaises et que ce type de pratique n'est plus utile est une erreur. Chaque forme a une raison d'être. Il faut enseigner en comprenant cela. La plupart des gens ne connaissant pas le sens des formes de travail ils n'hésitent évidemment pas à les modifier ou les supprimer. Montons je vais vous expliquer en vous faisant sentir les techniques.

La suite de l'entretien se déroulera alors dans le dojo où Kondo senseï m'expliquera et me fera sentir les principes de son enseignement. Le dojo se trouve au dernier étage du bâtiment. Spacieux et lumineux il abrite un grand nombre de trésors dont la vision toucherait n'importe quel pratiquant. Les calligraphies de Yamaoka Tesshu entourent celle de Ueshiba, les bokkens de Takeda Sokaku y côtoient ceux de son fils et de l'amiral Takeshita…




Aujourd'hui la plupart des enseignants ne savent pas ce qu'est l'Aïki. Demandez à un professeur ce qu'est l'Aïki. Il vous répondra univers, harmonie… Mais c'est le waza, le waza! Les enseignants d'aujourd'hui ne peuvent pas répondre à cette question car ils ne savent pas eux-mêmes de quoi il s'agit. L'harmonie, l'univers n'ont pas de lien avec le waza!
Techniquement l'Aïki est un principe concret, précis, démontrable, enseignable et transmissible. Son application est ce qui sépare les techniques de Daïto-ryu Aïkijujutsu de celles de Daïto-ryu Jujutsu. La même technique dans sa forme Aïkijujutsu et Jujutsu est très différente.
(N.d.a. Waza signifie technique mais aussi principe par extension.)

Ce que l'on voit généralement aujourd'hui en Aïkido sous le nom de shomen uchi ikkyo et que nous appelons ippon dori, c'est exécuté sous une forme de type Jujutsu. Au contraire, la discipline se nommant Aïkido, il faudrait toujours utiliser l'Aïki. En l'absence d'Aïki les techniques ne fonctionnent pas face à une personne forte ou avec un grand gabarit.
Maintenant il y a une connivence à l'entraînement entre le professeur et les élèves dont je ne suis même pas sûr qu'ils soient conscients. Mais s'ils essayent réellement ça ne marchera pas. Parce qu'ils n'utilisent pas l'Aïki et ne savent pas de quoi il s'agit. Dans shiho nage, ikkyo, kotegaeshi, il faut toujours utiliser l'Aïki.

Est-ce visible jusque dans la forme extérieure?
Bien sûr, jusque dans la forme extérieure c'est totalement différent.
L'Aïkijujutsu implique que dés l'instant du contact le partenaire soit déséquilibré. Déséquilibrer après avoir pris position est du Jujutsu. L'Aïki est immédiat.
Il n'y a pas de placement avant le déséquilibre. Ni en shiho nage, ni en kotegaeshi ni dans n'importe quelle technique. Contre n'importe quelle attaque, des saisies à shomen uchi en passant par les coups de poings la création du déséquilibre par l'Aïki doit être instantanée. Il y a de nombreuses façons de le créer selon la technique. C'est l'enseignement concret de l'Aïki.
Le Jujutsu est un contrôle après le contact, la saisie par exemple. Ce sont des techniques qui reposent sur la douleur. Cela rend leur application difficile face à des gens plus forts que soi. De plus si on se repose sur un contrôle articulaire une personne plus forte pourra résister.
Kondo senseï m'appliquera alors plusieurs techniques à la manière Jujutsu. Si effectivement le déséquilibre n'est pas immédiat, le contrôle par la douleur lui l'est. Les mêmes techniques appliquées avec l'Aïki seront effectivement exécutées différemment et le résultat sera différent. Les techniques, très efficaces, permettent de provoquer un déséquilibre qui peut-être maintenu. En outre elles sont aussi douloureuses que celles de Jujutsu.

Les gens ne savent pas ce qu'est l'Aïki. Ils trompent les gens avec de belles paroles. L'Aïki est la méthode de création du kuzushi, le déséquilibre. Mais il faut aussi conserver le kuzushi de façon souple et continue. Sinon la technique est terminée. En faisant de larges kote gaeshi on perd non seulement le kuzushi mais on reçoit aussi une frappe, c'est évident. Faire de grands gestes circulaires est spectaculaire mais inutile et dangereux. C'est souvent utilisé en démonstrations mais nous ne faisons jamais cela en Daïto-ryu car aujourd'hui même une personne au regard non aiguisé peut comprendre cela en regardant une vidéo au ralenti. Un embu ne doit pas être une occasion de se couvrir de honte.




Quel est le lien avec le sabre dans votre enseignement?

Il faut toujours imaginer la technique avec l'image du sabre. Cela change tout car certaines choses possibles à mains nues ne le sont plus dès lors qu'on à cette image. Imaginez votre pratique face à une personne armée d'un bokken. Puis d'un iaïto. Et enfin d'un vrai sabre. Vous comprendrez tout ce qui est impossible…

Merci senseï.




Venu pour un entretien d'une heure, j'aurai finalement passé sept heures avec Kondo senseï. Celui qu'on surnommait "oni no Kondo" dans sa jeunesse, Kondo le démon, aura eu la générosité de me faire admirer les incroyables trésors dont il a la garde et m'aura démontré la richesse et l'efficacité des techniques du Daïto-ryu Aïkijujutsu.
Guidé par l'esprit de Yamaoka Tesshu et l'enseignement des plus grands maîtres de son école, de Takeda Tokimune à Kotaro Yoshida en passant par Takuma Hisa et Kodo Horikawa, Kondo Katsuyuki a aujourd'hui indéniablement trouvé la paix.





Photos de Stanley Pranin, Kondo Katsuyuki et Tamaki Léo. Reproduction interdite sans autorisation écrite.



Par Tamaki - Publié dans : Budo
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Lundi 3 novembre 2008 1 03 /11 /Nov /2008 11:31
Suite de la chronique sur la transmission dans les disciplines martiales japonaises.

La transmission dans les voies martiales, budo
Créés sur la base des anciennes techniques guerrières à une époque où celles-ci n'avaient plus d'utilité pratique, les budo sont des voies martiales destinées à éduquer l'homme. Certains sont restés très proches dans leur esprit et leur pratique des bujutsu tandis que d'autres se sont résolument tournés vers le loisir et la compétition, se rapprochant ainsi nettement plus des kakutogi.




La grande diversité des pratiques des budo rend une analyse précise de leur transmission impossible, certains étant là encore très proche des bujutsu tandis que d'autres adoptent une démarche semblable à celle des kakutogi.
Le point fondamental qui différencie pourtant les budo des autres pratiques est leur objectif, l'éducation de l'homme. Dans ce contexte la pratique n'est qu'un support qui lui est subordonné. L'exemple le plus frappant étant celui de l'Aïkido dont le fondateur ne formalisa jamais l'enseignement…




La transmission dans les sports de combats, kakutogi

Les sports de combats, kakutogi, sont issus des budo. Correspondant à l'évolution de la société ils sont plus une pratique de loisir et de compétition. Ils correspondent à l'idée que se fait le grand public de la pratique des arts martiaux et offrent ce que cherchent beaucoup de nouveaux pratiquants, un moyen de se détendre, de retrouver ou conserver la forme, d'apprendre à se défendre, etc…
Et à condition d'être enseignés correctement sans être omnibulé par la compétition ils sont effectivement une forme de loisir qui permet de développer des compétences qui peuvent éventuellement servir en cas d'agression et développent les capacités physiques comme le font les sports.




Dans le cas des kakutogi la transmission est assez aisée, l'enseignement étant clair et les explications faisant appel à la logique. Il s'agit d'un enseignement moderne très inspiré par les systèmes scolaires et sportifs. L'enseignement de masse y est possible et même courant.


La transmission dans les arts martiaux, une évolution historique

Comme on a pu le voir la transmission dans les différentes pratiques martiales est aussi différente que l'essence et le but de leurs enseignements.

Il est évident que la transmission de type "moderne" basée sur une explication analytique est la plus adaptée à notre société. Elle était d'ailleurs déjà utilisée dans certains koryu pour l'enseignement ouvert destiné aux pratiquants des premiers niveaux.
Un exemple proche de nous est celui du Daïto-ryu et de Takeda Sokaku. L'enseignement qu'il livrait au cours de stages aux militaires et autres agents de police leur permettait d'avoir une efficacité sans doute restreinte mais rapide. Cette pratique est ce qui est généralement démontré et connu sous le nom de Daïto ryu par le grand public. Il est toutefois évident que la pratique des meilleurs élèves de Takeda tels que Sagawa Yukiyoshi, Ueshiba Moriheï ou son fils Tokimune et de leurs successeurs tels que Okamoto Seïgo est totalement différente et qu'il est impossible de l'expliquer à l'aide de principes mécaniques, leviers et autres lignes de force. Les rares qui s'y emploient n'en retirant aucune efficacité. Il reste alors la possibilité de nier…


Okamoto Seïgo, Daïto-ryu Roppokaï


La preuve par Ueshiba
En ce sens l'exemple de Ueshiba est frappant car si sa pratique peut paraître incompréhensible dans certaines de ses démonstrations, pas une des personnes ayant pratiqué avec lui n'a déclaré avoir chuté par complaisance. Cela alors même qu'occasionnellement il a pu être critiqué sur d'autres sujets.
Au contraire les témoignages d'experts ne pratiquant pas l'Aïkido ou de personnes ayant essayé de le tester comme Terry Dobson sont légions et décrivent une efficacité "hors du commun", "incompréhensible". Au Japon il existe d'ailleurs un proverbe qui dit "Le propre du véritable Aïkido est d'avoir l'air faux.".
Depuis longtemps disparu la pratique de Ueshiba commence toutefois à être occasionnellement remise en question par des personnes ayant seulement vu des vidéos de lui. On peut craindre qu'une fois tous les témoins disparus le processus ne s'accélère tant sa pratique est hors du commun.


Ueshiba Moriheï, fondateur de l'Aïkido


Une transmission adaptée à notre époque
S'il est plus qu'improbable que l'étude "simple", "mécanique", "géométrique" même, d'un mouvement, permette d'accéder aux plus hauts niveaux de pratique, elle permet toutefois d'acquérir une relative efficacité dans un temps limité. En ce sens elle est particulièrement utile pour les forces de police ou militaires contemporaines pour qui le combat à mains nues n'est généralement pas la question de survie principale.
Elle est aussi et surtout parfaitement adaptée au pratiquant d'aujourd'hui car elle correspond à sa façon de penser et lui permet de progresser même s'il ne peut dégager plus de deux à trois heures par semaine pour se consacrer à sa discipline. A charge de celui qui aura épuisé les limites de ce type d'enseignement de s'ouvrir à une approche plus rare et difficile mais ô combien passionnante.


Par Tamaki - Publié dans : Budo
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Vendredi 17 octobre 2008 5 17 /10 /Oct /2008 11:16
Différentes transmissions pour différentes pratiques
Nous avons vu dans le dernier numéro que les disciplines martiales japonaises se divisent principalement en trois groupes, les bujutsu (techniques martiales), les budo (voies martiales) et les kakutogi (sports de combats).
Si ces pratiques sont liées les unes aux autres, leurs essences et leurs buts sont très différents. En conséquence leurs enseignements et donc leurs transmissions sont aussi très différents.




La transmission dans les techniques martiales, bujutsu
Les bujutsu ont été créés à une époque où l'éventualité d'une confrontation mortelle était naturelle pour les bushi (guerriers). Ils étaient un outil de survie dont le but était de mettre hors d'état de nuire un adversaire de la manière la plus rapide et la plus efficace. Leur transmission se faisait d'une façon spécifique bien éloignée des conceptions de l'enseignement moderne.

Contrairement aux idées reçues, les sciences exactes étaient déjà bien présentes à l'époque féodale japonaise. Très peu considérées au regard des études morales elles étaient pourtant indispensables aux samouraïs qui s'en servaient dans des domaines aussi variés que l'artillerie, la construction des châteaux, le topographie, l'astronomie, etc… Pourtant l'enseignement des koryu (traditions antiques) n'a jamais été transmis sous un angle "scientifique" et "analytique" tel que ces notions sont communément admises en occident.
Bien entendu les bujutsu ont été créés à partir d'observations, d'analyses, de manière empirique. Mais si un ensemble de formes peut être étudié par l'analyse, ce qui fait leur efficacité ne peut être saisi dans son intégralité que par le ressenti. Le corps humain est une chose incroyablement complexe et l'efficacité d'un geste martial nécessite d'accomplir simultanément ou en décalé, dans des directions opposées ou unies, un nombre d'actions trop important pour que le cerveau puisse les coordonner consciemment. L'étude logique aboutit alors à une impasse dans la pratique, raison pour laquelle elle n'a jamais été utilisée par les bushis pour la transmission d'un enseignement qui leur était vital. Au contraire la transmission traditionnelle était axée sur le ressenti et l'intuition. Méthode d'enseignement parfaitement illustrée par l'expression "i shin den shin", d'âme à âme.

Les japonais qui ont eu une littérature très abondante dès l'époque féodale ont d'ailleurs écrit de nombreux ouvrages sur l'esprit de la pratique mais aucune "méthode". La technique lorsqu'elle était abordée l'étant uniquement sous l'aspect de sensations ou de notions très générales.




Les difficultés de la transmission traditionnelle
La transmission d'un bujutsu implique un temps de pratique considérable dans un enseignement direct. Cela exclut évidemment tout enseignement de masse, hormis éventuellement comme une étape de présélection. C'est pourquoi les ryu authentiques restent aujourd'hui encore très fermés et sélectionnent sévèrement leurs élèves, même s'ils ont parfois une pratique de façade ouverte au public.
Les koryu sont des systèmes d'une sophistication incroyable. Leur transmission pose des difficultés innombrables qui ne font que s'accentuer avec le temps. Manque d'expériences pratiques, manque de temps, manque de personnes intéressées, etc…
De nombreux ryu ont aujourd'hui disparus. Et le nombre de ces écoles tombées dans l'oubli ne cessera d'augmenter car elles sont en décalage total avec notre temps. Parmi les ryu survivant beaucoup ont déjà été amputés au fil de l'histoire de certaines disciplines qu'ils enseignaient. Et parmi ceux qui se perpétuent un grand nombre souffre de la perte des secrets de l'efficacité de leur école. Tout au moins si leurs katas sont parfaitement transmis un pratiquant de génie aura-t-il un jour la possibilité de redécouvrir leurs enseignements profonds.




Un futur incertain
Les véritables bujutsu sont une pratique culturelle anachronique, un enseignement du passé qui n'a plus lieu d'être en soi, excepté en tant que témoignage historique.  Aujourd'hui la plupart des ryu ont délibérément accentué l'esprit du budo et font de leur pratique une sorte d'ascèse spirituelle. Cela préfigure sans doute une transformation inexorable où leur richesse technique risque de disparaître et on peut se poser la question de savoir combien de temps leur pratique authentique survivra…


Une seconde partie abordera la transmission dans les budo et kakutogi.


Par Tamaki - Publié dans : Budo
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Jeudi 2 octobre 2008 4 02 /10 /Oct /2008 10:46
Un peu d'histoire…
Il y a quatre ans est né Dragon. Nous sommes partis d'un constat simple. La France, première au monde par le nombre de pratiquants dans de nombreuses disciplines telles que l'Aïkido, est LE pays occidental des arts martiaux traditionnels. Et s'il existait quelques revues d'arts martiaux, la plupart mélangeaient les versants sportifs et traditionnels sans aborder l'environnement culturel qui leur était lié. Avec Dragon nous avons fait le pari qu'il existait un public intéressé par les voies traditionnelles et le monde qui leur avait donné naissance. Votre fidélité nous a donné raison et grâce à vous nous sommes aujourd'hui après le mensuel japonais Hiden, le second magazine mondial d'arts martiaux traditionnels.

Prolonger l'esprit du magazine   
Nous avons alors voulu prolonger l'esprit du magazine et vous offrir la chance unique d'admirer en chair et en os les maîtres qui nous motivent, nous font rêver et nous apprennent tant dans chaque numéro de Dragon. Souvenez-vous, il y a quelques mois je vous disais:
"J'avais depuis longtemps l'envie de créer un évènement unique autour des voies martiales traditionnelles. Réunir les plus grands maîtres actuels dans un décor sobre qui mettrait en valeur l'essence de leur pratique, leur donner le temps de s'exprimer et de présenter la richesse de leur discipline.
L'Embukaï est au Japon une démonstration d'arts martiaux traditionnels. J'ai voulu retourner aux racines les plus profondes de la pratique martiale en laissant volontairement de côté le sensationnalisme et les champions pour vous présenter des maîtres. Et quels maîtres!"

Pari accompli?
Pari accompli? Mille fois oui. Spectateur parmi les spectateurs j'ai vécu un pur moment de bonheur. En regardant les fantastiques experts qui nous ont fait l'honneur de venir démontrer leur discipline j'ai oublié le temps et l'espace. Devant mes yeux revivaient les samouraïs, les moines de Shaolin et tous les guerriers qui créèrent les formidables voies martiales qui ont traversées le temps.

Comme vous j'ai vibré devant la merveilleuse habileté des maîtres présents ce soir là. Comme vous j'ai été stupéfait par leur efficacité martiale. Mais surtout j'ai été ému par la sobriété et l'authenticité des démonstrations. A une époque où la surenchère est de mise dans tous les domaines j'ai plus que jamais apprécie le travail qui nous a été présenté. Et si le parti pris de limiter le nombre de démonstrateurs pour leur laisser plus de temps ne fut pas facile, je sais aujourd'hui qu'il s'agissait de la bonne décision. Car une voie authentique ne peut s'apprécier le temps d'un clip. Et voir les maîtres et leurs assistants disposer du temps nécessaire pour effectuer une démonstration traditionnelle où le simple salut occupe une place aussi importante que la forme technique en était la preuve vivante.

Au vu des nombreux courriers que vous nous avez envoyés et des discussions que j'ai entendues à la sortie de la Nuit, je crois que vous partagiez mon avis.

NAMT 2?!

En attendant la seconde Nuit des Arts Martiaux Traditionnels voici quelques photos qui prolongeront le rêve. D'ici là, bonne pratique!

Pierre-Yves Bénoliel






Aïkido
Brahim Si Guesmi



Aïkido


C'est Brahim Si Guesmi qui eut la lourde tâche de démarrer la soirée. C'est peu dire qu'il s'en est acquitté avec brio. Souple, mobile, il a magistralement présenté l'Aïkido. Démontrant les principes fondamentaux de sa discipline il a présenté au public l'essence de l'art de Moriheï Ueshiba. Plus jeune expert de la soirée il fut la preuve vivante que la valeur n'attend pas le nombre des années.


Brahim Si Guesmi


Shukokaï Karaté
Okubo Hiroshi



Shukokaï Karaté


Okubo Hiroshi vint ensuite présenter une forme particulière de Karaté issue du style Shito ryu, le Shukokaï fondé par maître Tani Chojiro. Montrant une attaque suivie de son contre il démontra une explosivité d'autant plus spectaculaire qu'elle alternait avec une posture nonchalante et relaxée. Il termina par l'incroyable coupe d'un jo posé sur deux doigts de son assistant avec un bokken!


Okubo Hiroshi


Wing Chun Kung-Fu
Didier Beddar



Wing Chun Kung-Fu


Ce fut Didier Beddar qui arriva ensuite pour présenter le Wing Chun. Si la première partie de sa démonstration fut l'occasion d'admirer son incroyable rapidité dans un travail sobre et élégant alternant pratique avec un partenaire et au mannequin de bois, il fit honneur à ses élèves dans la seconde partie. L'excellence de leur démonstration fut la preuve que Didier Beddar est un enseignant d'exception en plus d'être un des plus grands experts de Wing Chun.


Didier Beddar


Aïkibudo
Alain Floquet



Aïkibudo


C'est Alain Floquet qui nous fit alors l'honneur de présenter la discipline qu'il créa sur les bases de l'enseignement des ses maîtres Takeda Tokimune, Mochizuki Minoru et Sugino Yoshio. Sa démonstration du riche héritage de ces géants des arts martiaux du 20ème siècle fut la preuve par l'exemple que souplesse et douceur sont sources d'efficacité.



Alain Floquet


Tay Son Vo Dao
Chau Phan Toan



Tay Son Vo Dao


Ce fut alors Chau Phan Toan qui vint prendre la suite pour présenter le Tay Son Vo Dao. Cet habitué des démonstrations spectaculaires offrit un très large éventail des possibilités de sa discipline, démontrant que les applications les plus modernes prenaient leurs sources dans les arts les plus traditionnels.


Chau Phan Toan


Gembukan Tode
Pierre Portocarerro



Gembukan Tode


C'est Pierre Portocarrero qui fut ensuite notre invité. Présentant un Karaté issu de son étude avec le défunt Ogura Tsuneyoshi et les plus grands maîtres d'Okinawa, il offrit une splendide démonstration de techniques traditionnelles incluant notamment un travail de clés et de projections connu de très peu de pratiquants de Karaté.


Pierre Portocarrero


Shinbukan Kuroda ryugi
Kuroda Tetsuzan



Shinbukan Kuroda ryugi


Vint enfin le moment tant attendu. Kuroda Tetsuzan, parrain de cette première Nuit des arts martiaux traditionnels présenta le Shinbukan Kuroda ryugi. Assisté par son fils et un de ses élèves il effectua dans un silence de cathédrale une démonstration à couper le souffle. Présentant trois des cinq ryus dont il est le Soke il subjugua l'assistance par sa fabuleuse maîtrise.


Kuroda Tetsuzan


Shodokan "Tomiki" Aïkido
Tsuchiya Satoru



Shodokan "Tomiki" Aïkido


C'est maître Tsuchiya qui débuta la seconde partie de la soirée avec une présentation du Shodokan Aïkido, style codifié par Tomiki senseï, l'un des élèves qui étudia le plus longtemps au côté de Ueshiba Moriheï. Du travail des katas à celui des randori Tsuchiya senseï offrit au public une démonstration dynamique et puissante de ce style majeur d'Aïkido trop peu connu en France.


Tsuchiya Satoru


Taï Chi Chuan style Chen et Da Cheng Chuan
Jian Liujun



Taï Chi Chuan style Chen et Da Cheng Chuan


Maître Jian vint ensuite présenter le Taï Chi Chuan de style Chen et le Da Cheng Chuan. Démontrant à chaque fois les formes de ses arts puis leurs applications à deux, il offrit une magnifique démonstration où alternaient douceur et explosivité.


Jian Liujun


Tenshin Shoden Katori Shinto ryu
Alain Floquet



Tenshin Shoden Katori Shinto ryu


C'est à nouveau Alain Floquet qui nous fit le plaisir de revenir pour présenter le Katori Shinto ryu qu'il étudia auprès de maître Sugino. Katas de Iaïjutsu, Kenjutsu, Bojutsu, Sojutsu et Naginatajutsu se succédèrent dans une démonstration d'exception de cette école légendaire.


Alain Floquet


Shotokan Karaté
Jean-Pierre Vignau



Shotokan Karaté


Le Shotokan est le style de Karaté le plus pratiqué au monde. Jean-Pierre Vignau réussit pourtant le tour de force de surprendre l'assistance par la variété des différentes facettes de sa discipline. Kihons, katas et self-défense se succédèrent jusqu'à une spectaculaire casse de bouteille de bière à mains nues qu'il est un des très rares maîtres à oser effectuer.



Jean-Pierre Vignau


Shaolin Kung-Fu
Shi Yan Li



Shaolin Kung-Fu


C'est un moine de Shaolin, Shi Yan Li, qui représentait le temple de la petite forêt. Enchaînant un travail au fouet lesté puis à mains nues il fit revivre avec brio la légende du plus célèbre temple de moines combattants de l'histoire. Souple, puissant et explosif il livra au public conquis une superbe démonstration.


Shi Yan Li


Shinto Muso ryu
Jean-Pierre Réniez



Shinto Muso ryu


Jean-Pierre Réniez, célèbre pour sa maîtrise du sabre, vint ensuite présenter ce qui est sans doute le plus méconnu de ses nombreux talents, le Jojutsu de la célèbre Shinto Muso ryu. Il nous offrit une superbe démonstration de katas jo contre ken et surtout un très rare travail au kusarigama de toute beauté.



Jean-Pierre Réniez


Taekwondo et Hapkido
Rémi Mollet


Taekwondo et Hapkido


Rémi Mollet et son équipe présentèrent les deux disciplines phares du pays du matin calme. Fait sans doute unique dans l'histoire ils venaient d'effectuer deux démonstrations avant d'arriver devant nous. Enchaînant les multiples facettes de leurs disciplines, ils ravirent leur public par leur démonstration d'un dynamisme exceptionnel.


Rémi Mollet


La seconde Nuit des Arts Martiaux Traditionnels aura lieu le 11 octobre 2008 à la Halle Georges Carpentier, 81 Bd Masséna, Paris 13.


Par Tamaki - Publié dans : Budo
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Lundi 15 septembre 2008 1 15 /09 /Sep /2008 00:19
J'ai eu la chance de rencontrer certains des maîtres les plus remarquables de notre époque. Tous ont en commun une efficacité redoutable. Pourtant quand il s'agit de puissance Akuzawa Minoru se dégage du lot et de très loin. Sa maîtrise de la force interne est si remarquable qu'en voir et plus encore sentir la manifestation est littéralement effrayant. Pourtant rien de plus paisible que la méthode qu'Akuzawa senseï a créée sur les bases des koryu et qui s'apparente presque par sa forme à un type de Qi Gong. Pour la première fois Akuzawa senseï a accepté d'expliquer la genèse et les principes de sa méthode.




L'interview d'Akuzawa senseï a été déplacée ici.

Par Tamaki - Publié dans : Budo
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Samedi 6 septembre 2008 6 06 /09 /Sep /2008 11:25
Kono Yoshinori est sans aucun doute le plus célèbre artiste martial contemporain japonais. Auteurs de dizaines d'ouvrages et vidéos sur les arts martiaux, sujet de séries d'émissions télévisées, il fait en permanence la couverture des magazines et est un invité permanent des plateaux de télévision. Il est sans aucun doute la première véritable "star" des arts martiaux traditionnels car sa renommée a dépassé de loin le cadre étriqué du monde des pratiquants.


Iaïjutsu


Par Tamaki - Publié dans : Budo
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Vendredi 20 juin 2008 5 20 /06 /Juin /2008 00:19
Généralement le grand public classe toutes les formes d'activités physiques liées au combat sous les appellations génériques d'arts martiaux ou sports de combats en employant ces termes indifféremment. Et une grande majorité de pratiquants fait de même. Un bref coup d'œil suffit pourtant pour noter qu'il existe plusieurs groupes aux différences très marquées.

Bujutsu, budo, kakutogi
Il est très difficile de traduire des termes japonais car le ou les caractères qui composent un mot ont parfois de multiples significations ou un sens très large selon les idéogrammes auxquels ils sont associés. Le français en revanche est une langue dont les mots sont généralement beaucoup plus précis. La traduction que j'ai choisie pour les groupes de disciplines me semble la plus simple mais ne transmet toutefois pas la richesse de sens que recouvre leur appellation en japonais. Je n'aborderai toutefois pas ce point dans le détail ici car il mériterait un développement en soi.


Bujutsu, Kuroda Tetsuzan et Yasumasa à la Nuit des Arts Martiaux Traditionnels 07
(Photo Pierre Sivisay)


On peut grossièrement diviser les pratiques physiques liées au combat en trois catégories, les bujutsu que je traduirais par techniques martiales, les budo, voies martiales, et les kakutogi, techniques de combat.
Les bujutsu regroupent les techniques enseignées au sein des koryu, écoles traditionnelles, telles que le Katori shinto ryu, le Yagyu shinkage ryu, etc… Les plus anciennes de ces écoles ont été crées il y a plusieurs siècles, les plus récentes datant du 19ème.
Les budo regroupent les voies martiales qui ont été crées entre la fin du 19ème siècle et aujourd'hui. Le premier a été le Judo et le dernier reconnu à l'heure actuelle est l'Aïkido.
Les kakutogi quand à eux désignent les sports de combat tels que le MMA (Mixed Martial Arts). Ces disciplines ont été crées entre la fin du 19ème siècle et aujourd'hui.

Les généralisations portent toujours en elles les germes de leurs erreurs et beaucoup de disciplines ne rentrent totalement dans l'une ou l'autre de ces catégories, particulièrement celles classées dans les budo qui possèdent parfois un versant très traditionnel et un autre totalement orienté vers le sport. En montrant par quelques exemples en quoi diffèrent et même s'opposent un bujutsu et un sport de combat théoriques "purs" je démontrerai que bien que l'un soit à l'origine de l'autre, leur essence est en réalité totalement différente.
Je laisserai volontairement à l'écart les budo en raison de leur aspect souvent mal défini que j'ai souligné.


Budo, Brahim Si Guesmi à la Nuit des Arts Martiaux Traditionnels 07
(Photo Pierre Sivisay)


Différences entres bujutsu et kakutogi

Les techniques martiales traditionnelles visent à détruire un ou plusieurs ennemis le plus rapidement possible et de manière définitive. Les techniques utilisées sont les plus dévastatrices et visent les articulations et points vitaux du corps humain.
Les sports de combat visent à battre un adversaire en le contraignant à l'abandon, le mettant K.o. ou en remportant un nombre de points supérieur au sien. Les techniques utilisées sont les plus inoffensives possibles afin de permettre un affrontement sans danger des participants. Pas d'attaques à la colonne vertébrale, la gorge, la nuque, les yeux, les testicules, les articulations faibles telles que les doigts, etc…

Les bujutsu supposent que l'on peut être opposé à des adversaires aux capacités physiques supérieures aux nôtres, que l'on peut être  blessé lorsque la confrontation a lieu, enfin que l'on est désavantagé de toute manière possible et imaginable.
Les kakutogi lissent les différences par des catégories de poids, d'âge et éliminent au maximum tout avantage que l'un des participants pourrait avoir sur l'autre.

Les techniques martiales traditionnelles préparent à affronter un ou plusieurs ennemis qui peuvent surgir par surprise, dans n'importe quels lieux, moments et conditions pour une durée indéterminée.
Les sports de combat préparent leurs pratiquants à combattre un seul adversaire dans un lieu précis à un moment donné pour une durée déterminée.

Il existe de nombreux autres exemples mais leur énoncé n'apporterait pas beaucoup plus. Les bujutsu sont le produit d'un monde brutal ou la possibilité d'un affrontement mortel était réelle. Les kakutogi sont le fruit d'une société pacifiée où l'on cherche à contenir la violence dans des limites socialement acceptables.


Kakutogi, Hubert Chas et Tamaki Léo


Une comparaison de leur efficacité?

Il n'est pas question de juger ici de la valeur de telle ou telle pratique. Si ma recherche m'a amené aux budo et bujutsu j'ai longtemps pratiqué avec plaisir les sports de combats qui demandent un investissement et des efforts qui ne leur sont en rien inférieurs. Toutefois il convient de ne pas se méprendre sur le but et le travail développé dans ces disciplines respectives.

Aujourd'hui lorsque ces groupes de disciplines sont comparées le principal débat concerne généralement "l'efficacité", sous-entendu en combat. Au-delà de l'aspect puéril qui motive généralement cette comparaison, le débat est faussé car le but est fondamentalement différent. Ces pratiques répondent à des situations diamétralement opposées comme les exemples ci-dessus l'ont démontré. Un maître de bujutsu aura ainsi peu de chances de l'emporter contre un champion de sports de combats s'il respecte les règles dans lesquelles celui-ci évolue, tandis que ce dernier n'aura quasiment aucune chance de survie s'il doit faire face à lui sur son terrain.

Des disciplines aux essences éloignées

Les kakutogis sont les descendants des bujutsu. Mais l'essence de ces disciplines est en réalité très éloignée et elles n'ont plus en commun qu'une vague ressemblance extérieure dans certaines formes techniques.
Aujourd'hui les sports de combats sont pratiqués en tant que loisirs tandis que les techniques martiales sont utilisées comme une voie spirituelle. Leurs buts sont différents ainsi que les moyens de les atteindre et par là les qualités qu'ils développent chez leurs pratiquants. La différence fondamentale réside à mon avis dans l'utilisation du corps qui use celui-ci dans les sports de combats, l'efficacité dans sa propre discipline déclinant alors rapidement dès que les premiers signes de l'âge apparaissent…


Par Tamaki Léo - Publié dans : Budo
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Jeudi 5 juin 2008 4 05 /06 /Juin /2008 00:01
Le Ki est un concept famillier à tout pratiquant d'Aïkido. Généralement il est traduit par le mot énergie mais peu sont capables d'en donner une définition plus précise. Toshiro Suga nous livre une tentative d'analyse passionante.


Kanji Ki par Ueshiba Moriheï


Je pratique l'Aïkido depuis trente-neuf ans. Pendant mes vingt premières années de pratique comme la majorité des jeunes je dois avouer que je ne me suis pas intéressé au sens profond du ki. A cette époque je concentrais toute mon énergie dans le développement de ma technique et de mon corps. Et ce n'est peut-être pas si mal puisque l'Aïkido est une voie où le corps est notre principal support.
Il y a une vingtaine d'années j'ai commencé à m'intéresser aux concepts liés à la pratique. L'entraînement physique restait tout aussi important mais je ressentais un manque que je voulais combler. Je voulais comprendre avec mon esprit ce qui guidait mon corps, le sens profond de la voie dans laquelle j'avais investi ma vie.

L'Aïkido, plus peut-être que toute autre voie martiale, renferme des concepts à la richesse incroyable. Des principes tels qu'awase, musubi, tenkan, irimi pour n'en citer que quelques uns ont à la fois des applications concrètes dans nos techniques, mais sont aussi des principes spirituels aux multiples interprétations. De ces concepts, le plus difficile à saisir est sans doute celui du ki.

Comme vous le verrez dans l'analyse détaillée du kanji, le ki est une notion qu'on retrouve dans de très nombreux domaines de la vie japonaise. Pour un japonais le ki fait partie de son quotidien et à ce titre il lui est extrèmement famillier. Pourtant lorsque des élèves me demandaient de leur expliquer ce qu'était le ki je n'avais pas de réponse réellement satisfaisante à leur proposer. Malheureusement pour moi c'est probablement la question la plus fréquente qu'on m'ai posée!

Le ki est donc un concept que j'ai essayé de comprendre depuis une vingtaine d'années, sans arriver jusqu'ici à trouver de définition satisfaisante. Aujourd'hui j'ai la sensation de deviner ce qu'est le ki. J'ai vécu avec le ki pendant toute ma vie. D'abord sans lui prêter attention, ensuite en essayant de comprendre son sens le plus profond. A présent il est pour moi comme un vieil ami, je le connaîs sous presque tous ses angles mais j'ai du mal à le résumer en quelques mots. Un jour peut-être lorsque je l'aurai totalement intégré pourrai-je l'exprimer clairement.

J'espère que vous me pardonnerez cette longue introduction qui ne me sert qu'à justifier les insuffisances de ma tentative d'explication à venir.


Un ki insaisissable qui échappe aux définitions
Dans le Kôjien, le dictionnaire de référence de la langue japonaise, le ki est défini ainsi:
-phénomène naturel de l'univers,
-temps, saison,
-origine de toute chose,
-force maintenant la vie,
-âme, esprit,
-respiration…

Lorsqu'on cherche une explication du ki en japonais on trouve souvent un parallèle avec le spiritus du latin, le pneuma du grec, le prana du sanskrit ou le ruah de l'hébreu. Mais au Japon le ki est un concept de la vie quotidienne qui est vécu comme une évidence. Omniprésent il est insaisissable et échappe aux définitions.
Dans la vie quotidienne un japonais emploiera le mot ki seul ou dans des dizaines d'expressions communes tout au long de ses journées. On a par exemple tenki (天気), le ki du ciel, qui désigne le climat, la météo; genki(元気), le ki d'origine donc la santé; byoki (病気), le ki malade, la maladie; kimochi(気持ち), la présence de ki, qui signifie le sentiment; ki wo tsukeru (気を付ける), mettre du ki, donc faire attention… Et la liste continue utilisant le ki dans toutes les situations de la vie courante.

Analyse du kanji
L'idéogramme de ki est composé de deux parties distinctes. En haut se trouve un kanji signifiant vapeur qui au départ était représenté par trois traits (气). A l'origine on considère que ce seul caractère avait la signification de ki. Cette mystérieuse force immatérielle était principalement observée dans la cuisson du riz. Capable de soulever un couvercle de marmite elle était considérée comme une manifestation du ki. Plus tard cette force fut associé au riz lui-même considéré partie intégrante du phénomène. On ajouta alors la seconde partie du kanji qui symbolise quatre grains de riz dans des cases.
Aujourd'hui le caractère est utilisé dans une forme simplifiée au Japon ou les quatres grains sont remplacés par une croix (気). La forme traditionnelle (氣) n'est plus guère utilisée que dans des mots très spécifiques comme Aïkido(合氣道). Toutefois même pour des termes comme celui-ci la forme moderne tend à se substituer à la version traditionelle…


Décomposition du kanji Ki (par Suga Toshiro)


Une approche matérialiste du ki…
En Aïkido et dans la majorité des voies martiales on a tendance aujourd'hui à considérer le ki comme un phénomène physique, une énergie omniprésente sans laquelle il ne peut y avoir de vie. Et à notre époque matérialiste où chacun est obsédé par son apparence, la préservation de la jeunesse et l'augmentation de son ki, ses méthodes de développement et de conservation telles que le kiko (qi gong en chinois) ou le Taï Chi Chuan sont extrèmement populaires.
Mais le ki est un concept infiniment plus vaste et riche. Il ne peut être limité et résumé à une sorte d'essence pour humains.

Le ki dans la pensée chinoise

Au 12ème siècle en Chine l'histoire de la pensée connaît un pic extraordinaire. Les lettrés de l'époque s'attaquent à l'origine de l'univers et après de nombreuses polémiques l'analyse des "Quatre livres" et des "Cinq classiques" donne naissance à une théorie unifiée.
Les lettrés de l'époque essayaient de comprendre le fonctionnement de l'univers. La notion d'un Dieu avait disparu depuis de nombreux siècles et était remplacé par celle de "ten", le ciel, l'univers.
Au départ se développa la théorie qu'il existait deux phénomènes, le "li", la logique, qui ordonne les choses, et le "ki" qui les éxécute.
A la fin du 12ème siècle apparut alors Zhu Xi (ou Chu Hsi). Ce maître, redéfinit l'ensemble des études confucianistes. Il considérait que toute chose existant dans l'univers avait une raison d'être. Il participa à de nombreux débats contre des représentants du Taoïsme ou du Bouddhisme où personne ne réussit à contrer ses thèses. Dès lors et pendant 3 siècles sa théorie que l'on appelle "dualisme du li (logique) et du ki (phénomène)" devint la pensée dominante.

Wang Yang Ming, le général philosophe
Au 16ème siècle apparut alors un autre penseur majeur, Wang Yang Ming (1472 – 1529) qui fut général, calligraphe, poète et premier ministre!

Wang Yang Ming étudia les thèses de Sun Tzu dès le plus jeune âge. Diplômé à 21 ans il commence un brillante carrière dans l'administration et devient juge à 30 ans. Il démissionera un an plus tard pour se consacrer à l'étude du Bouddhisme et du Taoïsme.
Général à 33 ans il sera banni après s'être dréssé contre un eunuque corrompu proche de l'empereur. Seul au fin fond d'une province il consacrera toute son énergie à la recherche intérieure. Abandonnant les pratiques Bouddhistes et Taoïstes il affirmera dès lors la responsabilité de chacun de développer son savoir au maximum de ses possbilités.

Wang devient devient un enseignant renommé. Il base sa philisophie sur l'intuition, une caractéristique partagée par tous les hommes. Souvent obscurcie il ne s'agit pas simplement d'une notion intellectuelle mais des qualités déterminées par Confucius, telles que la compassion ou la sincérité.
Une autre notion importante dans l'enseignement de Wang est que la connaissance implique l'action. La reconnaissance innée du bien doit être liée à l'action. Chacun est alors responsable de la recherche des lois fondamentales de l'univers.

Chigyo go itsu. Savoir est le commencement de l'action. L'action est la détermination de la connaissance.

A l'âge de 42 ans Wang Yang Ming retrouvera un poste officiel à Nankin et ses théories trouveront un large écho. Il se retirera toutefois dans son village lorsque sa position envers les textes de Chu Hsi devint inacceptable. Les études de Chu Hsi étaient en effet la base de la formation des élites de l'époque et Wang considérait qu'elles devaient être oubliées et que l'on devait retourner à l'étude du texte original des Grandes Etudes.
Il continuera toutefois à attirer de nombreux étudiants et écrira des commentaires sur les Grandes Etudes.

Voici une de ses citations les plus célèbres:
"Les oreilles, les yeux, la bouche, le nez et les 4 membres sont le corps. Mais sans l'esprit comment le corps peut-il voir, entendre, parler ou bouger? Par ailleurs si l'esprit veut voir, entendre, parler ou bouger, il ne peut le faire sans utiliser ses oreilles, yeux, bouche, nez et membres. Ainsi sans esprit il n'y a pas de corps, et sans corps il n'y a pas d'esprit."

L'histoire raconte qu'un bambou coupé fut à l'origine de sa réflexion…
Un jour Wang Yang Ming coupa un bambou. Après l'avoir observé sept jours il devint névrosé car il ne parvenait pas à trouver une raison à l'existence de ce bambou. Quel pouvait être l'essence fondamentale de ce morceau de bambou…
Après trois jours il comprit que le cœur était le juge du sens des choses, que sans cœur ou esprit les choses ne peuvent prendre leur valeur.

Si le li est d'essence divine et que l'homme est une manifestation du ki, les hommes sont alors l'instrument de dieu. La pensée de Wang Yang Ming révolutionne ce concept car à présent le ki cherchait le li, l'homme désire connaître dieu. Il ne s'agit donc plus d'une relation d'obéissance à sens unique et cette pensée a été le moteur d'une renaissance en Asie, d'un type proche de celle qui eu lieu en Europe.

A l'origine Confucius niait l'existence des phénomènes extraordinaires. Mais à partir du 2ème siècle le confucianisme devint peu à peu une sorte de religion et les phénomènes inexpliqués y furent reconnus et acceptés. A cette époque on en vint à considérer que les empereurs ou les premiers ministres contrôlaient les éléments comme le climat! Si l'empereur ou son premier ministre étaient bons le climat l'était aussi, si il y avait une sécherese ou une inondation cela était leur faute.

L'idée directrice de Wang Yang Ming est que notre cœur et le ki de l'univers ne font qu'un, qu'ils peuvent comprendre la logique de l'univers et ne devenir qu'un avec lui. Le li ne fait alors plus qu'un avec le ki. Cette thèse est connue en japonais sous le nom de li ki ichi gen ron, la théorie de l'unité du li et du ki.

Dans la logique de cette pensée, tout homme agissant en harmonie avec l'univers est un saint qui siège au côté de dieu.


Suga Toshiro, kokyu nage (uke Tamaki Isseï)


Une conception morale du ki
Au-delà de l'aspect matériel du ki qui soulève encore de nombreuses polémiques, on découvre alors son aspect spirituel et moral. Cette conception morale sous-tend toute notion de ki dans les arts martiaux.
Le ki ne peut se manifester que lorsque l'homme reconnaît et se conforme aux lois de l'univers. Si l'homme ne développe pas les cinq qualités définies par Confucius il ne peut manifester le ki. La conduite personnelle devient ainsi l'élément capital de la manifestation du ki.

Malgré les différences culturelles le cheminement intérieur de l'homme a présenté d'incroyables similitudes dans le monde entier. On peut dire que l'idée que dieu est en nous est aujourd'hui partagée par quasiment toutes les traditions. En Chine elle s'est traduite par l'idée que le li est l'image de dieu et que nous sommes la manifestation du ki.

Une révolution éthique
Quelle a été la manifestation concrète de l'évolution de la pensée de Sun Tzu par Wang Yang Ming? Le dualisme de Sun Tsu était un dogme qui entravait la créativité et développait d'une certaine façon l'immobilisme. La Chine ressemblait alors au moyen âge européen, Dieu imposant, l'église éxécutant, l'ordre des choses encourageant l'immobilisme.
L'aspect révolutionnaire de la pensée de Wang Yang Ming est l'intuition, le ki reconnaît le li. Dès lors il n'est plus une simple manifestation, un éxécutant sans conscience, le phénomène prend conscience de la logique de l'univers. On passe d'une pensée qui encourage la passivité à une philosophie de l'action. Cette évolution majeure de la pensée chinoise aura le même impact que la Renaissance européenne.
Si la pensée de Wang Yang Ming eut un grand retentissement pendant une période en Chine, elle ne se développera réellement qu'au Japon. Cette philosophie de l'action trouvera un formidable écho dans l'archipel où elle se développera parralèlement au zen en renaissant au contact de la caste des samouraïs.

Une pensée zen?
Sun Tzu avait une approche très dogmatique et technique. Au contraire Wang Yang Ming aura une approche inspirée et encouragera la méditation. En ce sens il est très proche du zen. Malheureusement les hommes cherchent souvent le confort d'un système et les gens ont suivi religieusement Wang Yang Ming plutôt que d'essayer de vivre son inspiration et de ressentir la connaissance innée du bien dont il témoigne. Mishima n'échappera pas à ce phénomène dans son Yo Mei Gaku, son étude sur Wang Yang Ming.

Je ne suis pas un lettré ni un spécialiste de philosophie chinoise et mon explication souffre probablement d'inexactitudes. Mais la pensée de Wang Yang Ming que j'ai découverte il y a des années dans ma recherche sur l'essence du ki a révolutionné mes conceptions et j'ai voulu la partager avec vous.

Le ki est au cœur de l'Aïkido. Mais malheureusement il n'y est considéré que dans son aspect le plus limité. Maîtriser les pouvoirs d'un ki magique qui nous rend plus fort ou nous permet de vivre plus longtemps est une conception égoïste et obtuse. L'Aïkido est une voie de formation de l'homme, pas simplement une méthode de santé ou une technique de combat.
Ueshiba n'exprime-t-il pas la pensée de Wang Yang Ming lorsqu'il dit "Uchu Soku Ga", je suis l'univers? Je crois que si.
Si nous nous appliquons à découvrir la conscience innée du bien qui est en nous, nous nous conformerons alors aux lois de l'univers et manifesterons naturellement le ki. L'unité de l'esprit et de la technique de l'Aïkido sera alors aussi claire que celle du li et du ki…


Biographie de
Suga Toshiro


Par Toshiro Suga - Publié dans : Budo
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Dimanche 4 mai 2008 7 04 /05 /Mai /2008 22:52
La langue la plus vague du monde
Le japonais est probablement la langue la plus vague du monde. Pas de masculin ni de féminin, pas de singulier ni de pluriel, pas de conjugaisons, de nombreuses onomatopées et un nombre incroyable d'homonymes (en japonais "goshin" peut à la fois signifier "autodéfense", "erreur de diagnostic" ou "erreur judiciaire")…
Et cela a eu un impact énorme sur la culture et la mentalité japonaises, particulièrement au niveau de ses voies martiales.

Zen et langue japonaise
Si le zen est né en Inde et est passé par la Chine avant d'arriver au Japon, nulle part ailleurs n'a-t-il trouvé terre plus fertile pour se développer. Et je crois que cela est dû en très grande partie à la langue japonaise qui par son "imprécision" oblige celui qui l'utilise à "sentir" tout ce qu'il y a derrière la communication verbale.
C'est une tâche très difficile dans la mesure où ce type de communication ne repose pas sur la logique. Il existe bien sûr des non-dits et des sous-entendus dans toutes les langues, mais nul autre pays ne les a développés autant que le Japon.

J'ai une amie coréenne très brillante qui fait des recherches sur l'histoire des religions. Elle possède un QI de 156 et maîtrise plusieurs langues. Après une année au Japon elle parlait et écrivait à la perfection et nettement mieux que moi. Pourtant elle éprouvait de très grandes difficultés car elle sentait qu'elle n'arrivait pas à saisir la communication non verbale, et cela malgré le fait que la culture coréenne y accorde elle-même une certaine importance.
Au Japon il est impératif de ne jamais faire perdre la face à son interlocuteur. Ainsi il est par exemple très rare lors d'une négociation de donner une réponse tranchée. Mais dans les dizaines de manières de dire peut-être, deux japonais sauront lire un oui, un non ou n'importe laquelle des variantes intermédiaires aussi clairement que si les mots avaient été prononcés. Et cela vaut aussi dans l'expression des sentiments…
C'est un fait qui se ressent d'ailleurs pleinement dans la littérature, les haïkus japonais étant aussi succincts et suggestifs que les poèmes occidentaux sont longs et descriptifs.

On dit que comprendre la langue d'un pays c'est comprendre l'âme de son peuple. Au moins dans le cas de la langue japonaise je pense que cela n'en permet qu'une compréhension limitée.



Zen et voies martiales
Le zen qui devint un des piliers de la formation des samouraïs influença leur manière d'appréhender le monde et de vivre. Et c'est tout naturellement qu'il marqua de son empreinte leur pratique martiale, tant au niveau de la technique que de la transmission.
Une des expressions les plus importantes se rapportant à la transmission dans les voies japonaises est "I shin den shin". Cette expression issue du zen se traduit approximativement par "d'âme à âme" ou de "cœur à cœur". Elle est l'illustration parfaite de l'enseignement non verbal qui est l'essence de la transmission de l'ensemble des "do", que cela soit en zen, chado, shodo, budo, etc…

Comparativement à la langue japonaise la langue chinoise est beaucoup plus précise. Ainsi dans la pratique des arts martiaux chinois les étapes sont beaucoup plus claires et les sensations recherchées lors des exercices sont généralement explicites. Grâce à cela les progrès sont plus faciles lors des premières étapes de l'étude. Et en ce sens il n'est pas faux de dire que, de par sa transmission, la pratique martiale japonaise est plus élitiste.
Par contre l'enseignement "I shin den shin" développe l'intuition et la sensibilité, qualités majeures dans la pratique martiale que les grands adeptes du passé avaient développé à un niveau phénoménal.


I shin den shin


Ecrits et arts martiaux
Cela ne signifie pas pour autant que la culture japonaise ne fasse pas place à l'écrit. C'est au Japon qu'a été écrit le premier roman, et c'est aussi au Japon qu'existe le plus grand nombre de documents écrits relatifs aux arts martiaux, makimono, densho, etc…
Mais ces documents étaient soit des aide-mémoire, soit des certificats de transmission. Ils ne servaient nullement à transmettre l'essence d'une école. Les ryus étaient des traditions martiales. A une époque où la technique pouvait faire la différence entre la vie et la mort, le savoir qu'ils transmettaient était un véritable secret militaire. Les rouleaux d'une école étaient donc codés de telle manière qu'il était impossible pour une personne qui n'avait pas été initiée à ses secrets d'en découvrir le véritable sens…

Une transmission sans intuition?
Aujourd'hui le Japon s'est fortement occidentalisé et la transmission "I shin den shin" n'est plus la règle absolue. De nombreux experts d'arts martiaux japonais donnent à présent des explications détaillées et enseignent "à l'occidentale". Ueshiba Moriheï et ses uchi deshi proches seront certainement parmi les derniers adeptes à avoir enseigné et étudié ainsi.

Les Budo modernes sont d'ailleurs probablement à un tournant de leur histoire et il est probable que dans le futur l'enseignement et la pédagogie reposeront de moins en moins sur l'intuition. En prévoir les conséquences est malheureusement impossible mais on peut imaginer que cela se fera aux dépens de l'efficacité qui était celle des samouraïs car l'intuition que développait leur mode d'entraînement et de transmission est un élément vital dans une pratique authentiquement martiale.


Par Tamaki Léo - Publié dans : Budo
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Mercredi 19 mars 2008 3 19 /03 /Mars /2008 21:58
Une pratique à l'horizon limité
Aujourd'hui la pratique sportive ou martiale repose sur le développement de nos capacités physiques et techniques. Nous apprenons à affiner nos mouvements en augmentant notre force, notre rapidité et notre endurance. Une telle pratique ne nous offre malheureusement qu'un horizon limité et nous amène rapidement face à nos limites.

Quelle que soit la discipline, Judo, Karaté, Aïkido, Kendo, Iaïdo, Taï chi, etc… la pratique d'un débutant, celle d'un maître et celle d'un compétiteur sont fondamentalement les mêmes. Bien sûr les gestes du maître sont les plus précis et sa technique ne présente plus de failles tandis que ceux du compétiteur sont plus dynamiques et puissants. Les gestes ont été affinés et les qualités développées. Mais l'utilisation du corps est la même.

Et cette utilisation du corps ne permet pas au petit de battre le grand, au faible de vaincre le fort. Pour remédier à cela et permettre à chacun d'accéder à son quart d'heure de gloire les disciplines possédant un versant sportif ont créé des catégories de poids et d'âge.
Mais quel intérêt de pratiquer une technique qui ne nous permet éventuellement que de battre nos semblables et où notre efficacité ira en s'amenuisant?

Aujourd'hui où les duels et les batailles sont rares, le développement de capacités de combat n'est évidemment pas d'un intérêt vital. Ainsi du moment que la pratique procure délassement et distraction chacun peut être satisfait. Mais pas un bushi n'aurait mis sa vie dans les mains des voies martiales telles qu'elles sont pratiquées maintenant…



undefined Nakadai Tatsuya dans Ran de Kurosawa Akira


La véritable pratique martiale est un outil de survie. Elle doit permettre au souple de vaincre le dur, à son pratiquant de survivre dans des situations où il est surpassé par la force, le nombre, l'armement de ses adversaires. Il faut que le terme le plus faible d'une équation mathématique dépasse le plus fort, qu'un puisse vaincre dix.

Changer les fondements de l'utilisation du corps
Cela n'est possible qu'en changeant les fondements mêmes de l'utilisation du corps. Les hommes possèdent tous deux bras, deux jambes, une tête et un tronc. Chacun croit ainsi naturellement que les hommes étant semblables il n'existe qu'une manière de lever le bras, de marcher ou de respirer et que l'on peut pratiquer les voies martiales en utilisant le corps de la même manière qu'un joueur de tennis ou un sprinteur.
Les techniques martiales traditionnelles reposent sur des principes élaborés pendant des siècles par des hommes dont l'espérance de vie dépendait de leur capacité à combattre. L'instinct de survie leur a permis de découvrir le potentiel incroyable de l'homme et de l'utilisation de son corps et de son esprit.

Des principes d'utilisation du corps totalement différents ont vu le jour et certains guerriers ont pu faire preuves d'aptitudes extraordinaires. Ces exploits ne sont pas le fait de qualités surhumaines mais d'un travail lent, constant, et de siècles de recherche.


undefined Kuroda Tetsuzan


De nombreux principes ont été découverts, basés parfois sur des théories opposées mais permettant également d'atteindre une efficacité vitale. Alors que certaines écoles développaient la stabilité, la puissance et l'enracinement d'autres travaillaient la mobilité, la vitesse et la légèreté. Utilisant les muscles, les os, les tendons, les organes et l'esprit d'une manière nouvelle et plus efficace elles ouvraient des perspectives fantastiques et donnaient un outil précieux à leurs membres.

Certaines de ces théories ont été transmises de manière ininterrompue dans certaines écoles tandis que beaucoup d'autres ont été perdues. Aujourd'hui bien sûr il peut paraître futile de chercher et travailler ces principes. C'est oublier qu'ils permettaient bien plus que la victoire sur un adversaire. Ils permettaient de vivre mieux et plus longtemps.

Redécouverte de la richesse des pratiques traditionnelles
A la fin du 19ème siècle, au lendemain de la seconde guerre mondiale, et à la fin du 20ème siècle, le Japon est passé par plusieurs périodes de désintérêt pour ses propres voies martiales. Aujourd'hui pourtant l'archipel redécouvre avec intérêt la richesse incroyable de ses traditions.
Des pratiquants et chercheurs d'exception tels que Kono Yoshinori, Kuroda Tetsuzan ou Hino Akira sont sollicités de toute part pour leur capacité à améliorer l'utilisation du corps dans tous les domaines. Les magazines, émissions de télévision, livres, DVD et séminaires permettent au grand public de comprendre l'intérêt du patrimoine martial de leur pays et ses applications.


undefined Kono Yoshinori


Les danseurs, judokas, champions de base-ball, golf ou combat libre qui viennent consulter les maîtres Kono, Kuroda ou Hino ont compris cet enjeu et chacun dans son domaine a pu voir l'efficacité de l'utilisation du corps dans les voies martiales dans le développement de son propre potentiel. Tel sportif qui croyait sa carrière terminé en raison de son déclin physique parvient à retrouver son meilleur niveau, tel mèdecin intègre une manière plus efficace de bouger qui lui permet de mieux manipuler et soigner ses patients, tel chorégraphe voit son univers s'élargir subitement et la richesse de son univers se multiplier, tel jeune champion réussit enfin à atteindre les sommets… Et cela non pas en s'appuyant sur le développement de leurs capacités physiques mais en intégrant une nouvelle utilisation de leur corps.


undefined Hino Akira


L'utilisation actuelle habituelle nous limite et l'homme perd petit à petit le contrôle de sa propre enveloppe qui lui devient étrangère. Dans une société où nous avons de moins en moins d'efforts physiques à fournir il est plus que jamais nécessaire de réapprivoiser notre corps et d'apprendre à l'utiliser efficacement.


Par Léo Tamaki - Publié dans : Budo
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Lundi 11 février 2008 1 11 /02 /Fév /2008 22:06
Les montagnes de Wakayama à l'est de Kyoto ont de tout temps été considérées comme un lieu emprunt de spiritualité. Abritant le complexe de temples du mont Koya, la cascade sacrée de Nachi et des dizaines de sanctuaires, c'est là que naquit Ueshiba Moriheï, fondateur de l'Aïkido. Et c'est là que Hino Akira, l'un des plus grands maîtres d'arts martiaux contemporains a bâti sa maison et son école, le Hino Budo Institute.
Hino senseï est un personnage de roman. Grandissant dans les bas-fonds d'Osaka il sera très tôt le témoin et parfois l'acteur involontaire de violentes rixes. Adolescent il s'oriente vers la musique qui l'orientera indirectement vers la Voie des arts martiaux. Auteur de nombreux livres et vidéos il est aujourd'hui un de ceux dont la voix porte bien au-delà des frontières du monde martial. Aujourd'hui médaillés olympiques, champions de Kick-boxing et de combat libre, footballeurs et joueurs de rugby professionnels côtoient danseurs, acteurs et thérapeutes pour venir étudier auprès de lui l'utilisation efficace du corps selon les principes du Budo.
Rencontre avec un maître d'exception.



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L'interview de Hino senseï a été déplacée ici.


Par Léo Tamaki - Publié dans : Budo
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Vendredi 18 janvier 2008 5 18 /01 /Jan /2008 22:36
15 ans 8 mois et 9 jours…
J'ai vu le film "American gangster" il y a peu. Il s'agit de l'histoire vraie d'un gangster réalisée par Ridley Scott avec Denzel Washington et Russel Crowe dans les rôles principaux. J'ai apprécié ce film que j'ai trouvé bien réalisé et surtout excellement interprété.
On apprend à un moment que l'un des personnages, Franck Lucas, a succédé à un parrain de la pègre. Je crois qu'il dit à un moment quelque chose comme "Je l'ai côtoyé chaque jour pendant 15 ans 8 mois et 9 jours."




Dix ou quinze ans
Kuroda senseï reçoit beaucoup d'élèves qui ont de hautes ambitions. Galvanisés par sa pratique ils espèrent en allant étudier avec lui quelques années comprendre et surtout arriver à mettre en pratique une partie de ses théories.
Lors d'une conversation Kuroda senseï me dit un jour que beaucoup d'élèves se nourrissaient d'illusions car il fallait au moins dix ou quinze ans de pratique quotidienne pour arriver à changer l'utilisation de son corps.


Kuroda Tetsuzan (Photo Sébastien Chaventon)


Progrès graduels?
Il est évident que dans les voies martiales le changement n'est pas subit après dix ou quinze ans. Mais en admettant que l'on suive une méthode efficace, il faut garder à l'esprit que même si les progrès sont graduels, ce que l'on croit acquis l'est rarement réellement et disparaît rapidement lorsque l'on arrête de pratiquer sous la direction d'un maître. De plus certaines "découvertes" qui sont des passages obligés sont en réalité des impasses que l'on découvre en poursuivant son étude mais qui resteront des vérités si l'on s'arrête en chemin…

Un investissement incompréhensible
L'engagement et l'investissement des maîtres (et non experts célèbres ou champions) ayant réellement atteint un niveau exceptionnel est incompréhensible pour la plupart des gens. Il leur a fallu un acharnement, une obsession qui seraient probablement jugés symptômatiques d'une maladie mentale si ils étaient analysés.

Mc Do et Star'Ac
Aujourd'hui la plupart des pratiquants qui estiment se plonger dans les arts martiaux considèrent s'investir en allant passer quelques années au Japon ou ailleurs en Asie. Ils comptent leurs jours et leurs heures comme des comptables et reviennent précher la bonne parole dans leur pays natal auréolés de ces années de pratique… Et la vérité est qu'à l'époque de la Star'Ac et du Mc Do ils ont fait beaucoup plus que ce que la plupart sont prêts à faire. Et malheureusement probablement bien plus que ce que les générations suivantes seront prêtes à faire car à mesure que nous cherchons à simplifier nos vies nous perdons le goût et la capacité de faire des efforts.

Le début d'un long chemin
Mais ce qu'ils ont pu étudier en quelques années n'est que le début d'un long chemin qui ne prendra de valeur que s'il est poursuivi toute leur vie. Certains le comprennent tandis que d'autres se gargarisent de leurs séjours et stagnent en pontifiant et montrant fièrement les quelques pas qu'ils ont faits sur la route…


Par Léo Tamaki - Publié dans : Budo
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Dimanche 16 décembre 2007 7 16 /12 /Déc /2007 16:41
Les arts martiaux japonais sont intimement liés au Bouddhisme, au Shintoïsme, et dans une moindre mesure au Taoïsme et au Confucianisme. Un des concepts hérités du Bouddhisme est celui de shoshin, l'esprit du débutant.
Shoshin consiste à avoir l'attitude et l'état d'esprit de quelqu'un qui s'engage dans une pratique pour la première fois. Une attitude faite d'enthousiasme, de modestie, d'humilité et d'absence de préconceptions.


Moine pratiquant le zazen


Shoshin est très souvent illustré par une histoire de sagesse mettant aux prises un maître de zen et un étudiant. Il en existe plusieurs versions mais l'essence est celle-ci:
"Un célèbre maître de zen reçoit un jour la visite d'un homme qui déclare vouloir étudier avec lui. Le maître l'invite à boire le thé pendant que le visiteur lui expose son passé, lui décrit son cheminement spirituel, ses découvertes, ses réflexions et nomme les maîtres qu'il a côtoyés.
Le maître écoute patiemment et recommence à lui verser du thé dans sa tasse déjà pleine. Celle-ci se remplit à ras bord et finit par déborder, le thé coulant tout autour. L'élève s'écrit alors "Que faites-vous?! Ma tasse est déjà pleine!".
Et le maître lui répond "Comment voulez-vous qu'un enseignement pénètre votre esprit alors qu'il est déjà plein comme cette tasse?"


Tasse de thé...


Dans cette époque de rentrée il y aura comme chaque année dans tous les dojos d'anciens élèves qui reviendront et de nouveaux élèves qui arriveront. Il n'est pas facile même pour un débutant d'avoir le shoshin. Mais c'est encore plus difficile pour un ancien.

Un débutant arrive souvent avec des préconceptions liées à ce qu'on lui a raconté, ce qu'il a pu lire ou voir sur la voie dans laquelle il s'engage. A une époque où nous croulons sous les informations superficielles il aura des attentes et une vision de ce qu'il va étudier et de la façon dont se déroulera son apprentissage. La situation sera d'ailleurs exacerbée s'il possède une précédente expérience martiale, ou pire encore un vécu dans la même discipline.
Généralement un débutant se rend rapidement compte de l'écart qui sépare ce qu'il croyait deviner et ce qu'il découvre. Face à la réalité il décidera alors si il désire s'engager plus avant ou chercher un autre chemin.


Nara


Pour un ancien retrouver le shoshin est extrêmement difficile mais encore plus indispensable à sa progression. Les années passant on se familiarise naturellement avec la discipline que l'on étudie. L'environnement du dojo, les techniques, les rituels de la pratique tels que les saluts deviennent une habitude. De l'habitude naissent des automatismes. Ces automatismes nous permettent alors de pratiquer avec plus d'aisance et de facilité.
C'est là que la progression cesse souvent brutalement. Et l'on met parfois des mois, des années à s'en rendre compte. Certains se complaisant à ce stade n'en prendront parfois même jamais conscience. Il y en a parmi les anciens que l'on retrouve dans tout dojo. Habiles et impressionnants au premier abord, ils sont souvent des modèles auxquels on s'identifie. Mais les suivre peut-être dangereux car ils sont bloqués à une étape et que leur compréhension reste limitée. L'ancien qui se remet en question et cherche est un meilleur modèle, même s'il peut être moins flamboyant au premier abord…

L'aisance amène généralement l'orgueil. Et l'habitude nous amène en permanence à lier ce que l'on voit à ce que l'on connaît déjà. C'est la raison pour laquelle les élèves d'un maître sont souvent incapables de le suivre dans son évolution. Bloqués à une étape de sa pratique qu'ils maîtrisent ils ne saisissent pas les changements, le regardant aujourd'hui mais voyant ce qu'il faisait hier… Certains ne dépasseront jamais le stade de pratique qu'ils ont maîtrisé et continueront indéfiniment à peaufiner des techniques dans un travail intermédiaire sans passer à l'étape suivante.

Beaucoup ont ralenti ou cessé leur pratique durant les vacances estivales. De retour au dojo le premier réflexe est généralement d'essayer de retrouver ses marques, ses sensations. Je crois au contraire que c'est l'occasion de rechercher en soi le shoshin, l'esprit du débutant.
Il est difficile de se mettre en danger et l'homme cherche toujours la facilité et le confort. Imaginez que vous voyez pour la première fois le professeur ou l'expert qui est devant vous. Retrouvez l'attention que vous aviez lorsque vous avez commencé à pratiquer. Chassez toute pensée qui vous dira au premier geste que vous reconnaîtrez qu'il s'agit de telle ou telle technique. Luttez contre la croyance que vous savez faire. Oubliez ce que vous savez ou croyez savoir et commencez cette nouvelle saison avec un esprit neuf et ouvert.

En luttant contre notre orgueil et nos préconceptions au dojo nous pouvons développer une attitude positive qui nous aidera dans chaque domaine de notre vie. C'est ainsi qu'un travail concret sur la technique amènera des changements dans notre cœur et notre esprit. Le shoshin développe un esprit vierge de préjugés et une attention aiguisée qui nous permettent de voir les leçons qui s'offrent à nous à chaque instant…


Deshimaru Taisen


Par Léo Tamaki - Publié dans : Budo
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Samedi 10 novembre 2007 6 10 /11 /Nov /2007 18:40
Kuroda Tetsuzan est l'un des plus grands maîtres d'arts martiaux contemporains. A vingt ans il devient le plus jeune pratiquant de l'histoire à recevoir le titre de Hanshi Hachidan (8ème dan) de Kobudo du Daï Nippon Butokukaï. Pratiquant hors pair il est aussi un théoricien exceptionnel qui a mis en lumière les principes régissant l'utilisation du corps dans les voies martiales traditionnelles.




Senseï, à quel âge avez-vous commencé à pratiquer les arts martiaux?
Lorsqu'on me pose cette question je réponds généralement que j'ai commencé sérieusement l'entraînement à cinq ans. Mais en réalité il n'y a pas eu de moment particulier où je me souviens avoir débuté.
J'écoutais le bruit des bokkens, le son des shinaïs et les kiaïs dans le ventre de ma mère. Je suis né et j'ai été élevé dans ce monde. Le dojo n'était séparé des pièces d'habitation que par une cloison et j'ai grandi au son de la pratique. Aussi loin que remontent mes souvenirs conscients j'étais déjà en train de m'entraîner avec les adultes.

Votre enfance a du être assez différente de celle de la plupart des enfants.
Je ne faisais pas d'entraînements spéciaux. J'ai été élevé de manière classique dans un environnement particulier.
Je n'en ai pas souvenir mais on m'a raconté qu'étant enfant lorsque j'étais assis sur les genoux de mon père il me laissait rouler des journaux et lui en mettre des coups. Une sorte d'entraînement ludique spontané. (rires)

Est-ce que vous preniez plaisir à pratiquer ou était-ce plutôt une corvée?
Ce dont je me souviens c'est simplement qu'on me disait "C'est l'entraînement." Je travaillais les katas puis on me mettait l'armure pour les exercices. Ce sont les souvenirs que j'ai.
Mais lors de l'enterrement de mon grand-père un des sempaïs qui avait un peu plus d'une dizaine d'années que moi m'a dit "Tetchan tu n'écoutais vraiment rien. Tu t'enfuyais en pleurant et en courant dans tous les sens! Il fallait plusieurs adultes pour te maîtriser et t'enfiler ton armure."
Je n'ai aucun souvenir de cela mais c'est probablement pénible pour un enfant de se voir harnaché d'une armure. Il semble que c'est ce qui se passait quand j'étais tout petit mais je ne m'en souviens pas.

(Note du traducteur : -Un sempaï est un aîné, un ancien de l'école dans le cas présent.
-Tetchan est un surnom affectif pour Tetsuzan.)

Sur votre site il y a des photos de vous, enfant, en démonstration. A cette époque vous ne pratiquez plus à contrecoeur?
Je devais être en cinquième année d'école primaire. Je devais avoir onze ans. Ce n'est pas que j'allais de moi-même au dojo parce que j'adorais cela. C'était juste quelque chose de naturel qui faisait partie de mon quotidien.

Avez-vous des frères et soeurs?
J'ai une petite soeur. Mais elle n'a jamais pratiqué. A l'âge adulte elle a voulu pratiquer le Iaï. Je lui ai dit qu'elle pouvait commencer et mon grand-père est arrivé au dojo. Il lui a parlé comme à n'importe quelle autre élève. "Qu'est ce que c'est que ça? C'est incorrect." Et elle a arrêté aussi soudainement qu'elle avait commencé. (rires)




A quel âge êtes-vous devenu Soke?
Il n'y a pas eu de denjushiki ou quoi que ce soit de particulier. Mon grand-père m'emmenait toujours avec lui à l'embukaï de Kyoto. Finalement lorsqu'il ne fut plus en état d'y aller à cause d'une attaque cérébrale il m'envoya seul avec les disciples.
Lorsqu'il est mort mon père m'annonça simplement qu'il lui avait dit que c'était à moi de lui succéder. Les choses se sont passées ainsi, très naturellement.

(N.d.T. : -Le denjushiki est une cérémonie traditionnelle où l'on reçoit une licence dans les voies traditionnelles japonaises.
-Un embukaï est une démonstration traditionnelle d'arts martiaux.)

C'est à la mort de votre grand-père que vous avez reçu les e-densho de l'école?
Lorsqu'il était vivant mon grand-père me livrait petit à petit les e-densho des ryu. Une fois je lui ai demandé si il y avait des e-densho de Iaï et il m'a répondu que non.
Un jour il est venu me voir et m'a dit "Tiens." en me donnant les e-densho de Iaïjutsu. Il avait une idée précise du moment où il fallait me révéler les e-densho. (rires)

(N.d.T. : -Les e-densho sont les parchemins où sont dessinées les techniques du ryu, l'école.)

Quel genre de personne était votre grand-père?
C'était un gentil grand-père. Lorsqu'il prenait le train pour aller à un embukaï si il voyait un bébé dans le train il lui souriait tout le long du trajet. Il avait un très beau visage avec son crâne rasé comme un bonze. On aurait dit un jizo! (rires)

(N.d.T. : Jizo est un Boddhisattva protecteur des enfants.)

Comment était-il pendant les entraînements?
Je ne sais pas parce qu'il ne restait pas au dojo pendant les cours. Quand je commençais à m'entraîner seul il venait alors s'installer tranquillement et me regardait en souriant. Ca m'ennuyait vraiment d'être observé pendant que je pratiquais. (rires)
D'abord il me disait tout le temps que ma saya était en retard, que ma main gauche était trop lente. Il me regardait une heure puis repartait dans sa chambre. Mais qu'il soit dans le dojo ou pas il voyait de la même manière, il savait ce qui s'y passait.
Il dégageait la présence imposante de quelqu'un qui a la maîtrise.

Comment se sont passés vos débuts d'enseignants?
J'ai commencé à enseigner après l'université. J'ai d'abord eu quatre ou cinq élèves, des adultes puis quelques enfants. Petit à petit le bruit s'est répandu que le dojo était sérieux et les élèves ont commencé à affluer.


Kuroda Yasuji


Est-ce votre père ou votre grand-père qui vous a enseigné les katas?
J'ai appris les katas avec mon grand-père. Je pratiquais les katas depuis l'enfance mais lorsque j'avais un trou de mémoire je demandais à un des sempaïs proche de mon grand-père, celui qui m'a raconté l'anecdote lors de son enterrement.
Mon grand-père voulait l'adopter car il était doué et s'entraînait sérieusement.

On raconte beaucoup d'histoires sur votre grand-père. J'ai notamment entendu qu'il s'était battu contre quatre yakuzas.
Je crois que c'est l'histoire qui s'est passée à Omiya sur la Hikasando. Mais ils n'étaient pas quatre. Il étaient sept ou huit. Je n'ai pas assisté à la scène mais plusieurs personnes qui habitaient le quartier me l'ont racontée.
Mon grand-père marchait en getas et s'est retrouvé entouré d'une bande de yakuzas armés d'aïkuchi. Tous les gens autour étaient effrayés à la vue de cette bande armée. Mon grand-père a alors pris un geta dans chaque main et les a tous frappés sur la tête en les traitant d'abrutis. Ils se sont tous enfuis en courant! Il a essuyé ses getas et a repris son chemin.
Il n'a blessé personne. C'était ce genre de personne.

(N.d.T. : -Les getas sont des sandales de bois.
-Les yakuzas sont les mafieux japonais.
-Les aikuchis sont une variété sans garde de tanto, les poignards japonais.)

J'ai aussi lu plusieurs histoires où il démontre une compétence en coupe incroyable.
Il y a plusieurs anecdotes.
Il y en a une qui s'est passée à l'académie militaire de Toyama pendant la guerre. On lui avait demandé de venir enseigner la coupe aux soldats. A cette époque l'entraînement consistait à couper des bambous plantés dans le sol.
Mon grand-père leur dit: "Vous êtes des militaires et vous ne ferez pas face à des adversaires qui attendent simplement assis ou debout. Entraînez-vous plutôt à couper en courant!"
L'instructeur lui répondit que c'était plus facile à dire qu'à faire et lui demanda une démonstration. Il prit alors un sabre militaire et coupa en courant tous les bambous.
Ce qui est important ce n'est pas qu'il ait coupé tous les bambous mais la manière dont il l'a fait. Il ne s'est pas arrêté pour prendre appui et couper en diagonale. Il les a tous coupés à l'horizontale en courant avec juste un léger mouvement du poignet!
L'instructeur lui a alors dit: "Vous pouvez couper ainsi mais c'est impossible pour des soldats." Mon grand-père est alors parti. (rires)

Il y a aussi cette histoire qui s'est aussi passée pendant la guerre. Il y avait à l'époque des réunions où l'on allait encourager les soldats qui partaient au front. Des militaires faisaient des démonstrations et l'un d'entre eux essaya de couper une cible faite de trois bambous remplis de sable. Il coupa avec puissance et réussit à trancher la moitié de la cible.
Il a alors proposé aux maîtres de kendo présents d'essayer de couper à leur tour mais peu habitués à ce type d'exercices ils ont tous décliné l'offre.
Mon grand-père accepta mais dit: "Etant donné que c'est mon métier il n'y a rien d'intéressant à couper avec un sabre tranchant." Il prit un sabre non aiguisé au mur du dojo et coupa la cible en deux.
Ce sont aussi des gens habitant le quartier qui y avaient assisté qui me l'ont raconté. Ils étaient tous sidérés. Tout le monde était surpris et fier qu'un tel maître vive à Omiya.

Il semble que votre grand-père avait vraiment atteint un niveau remarquable.
Mon grand-père possédait la force d'un combattant, la capacité de mettre les choses en pratique dans une situation réelle. Le genre de capacité qu'il a démontrée en combattant les yakuzas. Il avait travaillé aussi bien la forme que le combat.
Ses mouvements était magnifiques. Il tenait le sabre si légèrement. Pas d'une manière ostensible mais avec une véritable légèreté.

Il est venu s'installer à Omiya à vingt-cinq ans. Jusque là il avait pu s'investir totalement dans la pratique et a reçu rapidement la transmission de l'école. Mais à partir de ce moment-là il s'est consacré à la formation de ses disciples et n'a pas eu le loisir de s'entraîner réellement.
Rien que depuis l'université il s'est passé plus de trente ans pendant lesquels je me suis investi complètement dans l'étude et la pratique. Rien qu'avec ces années-là j'ai pu m'entraîner plus que mon grand-père. Si il avait eu cette possibilité il serait probablement parvenu au niveau des Meïjin, les plus grands maîtres de l'histoire.


Kuroda Yasuji


Le Shinbukan est composé de cinq écoles. Ces traditions ont-elles été réunies parce qu'elles partageaient les mêmes principes ou se sont-elles "transformées" lorsqu'elles ont été unies?
Le Shinbukan a été fondé par Kuroda Yaheï Masayoshi et c'est à cette époque que les cinq traditions ont été réunies. Plusieurs personnes m'ont posé la question et on m'a même fait la remarque que si elles sont pratiquées par la même personne, toutes les écoles deviennent semblables et perdent leur spécificité.
La question est alors de savoir ce qu'est la spécificité d'un ryu. Je ne suis pas sûr de saisir ce que ces personnes veulent dire. Est-ce que, en prenant l'exemple du Karaté, il s'agit de la différence de hauteur du poing en position de garde comme en Shuri-te ou Naha-te? Ou est-ce la manière d'utiliser le corps?
Si c'est la manière d'utiliser le corps c'est autre chose. Tous les corps sont semblables. Qu'on monte le bras ou qu'on le descende c'est la même chose. Après il faut juste voir si le mouvement est juste. Pas la forme.

La spécificité d'une école est un sujet très compliqué qui est débattu depuis l'ère Edo et sur lequel existe de nombreux écrits.
Les Ryugi, Ryu-ha présentent des différences au niveau de la forme et des gardes et c'est naturel. Mais que l'on puisse reconnaître en voyant quelqu'un bouger qu'il est de telle école est plus un défaut ou une mauvaise habitude. Ce n'est pas le genre de chose sur lequel on peut miser sa vie...
Les mouvements doivent être mushu mushoku, inodores et incolores.

(N.d.T. : -Un ryu est une école traditionnelle de techniques martiales.
-Les ryugi et ryuha sont les traditions et styles martiaux.)

Il n'y a donc pas de spécificités d'écoles?
Il y en a dans les katas, dans les positions, les gardes, les armes utilisées, le ken, le bo, le jutte, etc... Ce sont les éléments qui posent le problème. Comment bouger à partir de cette situation, cette position?
Tout ce qui est du domaine de l' "ambiance" dans la manière de bouger est un "tic", une mauvaise habitude puisque ce sont des gestes "visibles".
Une des écoles s'appelle Tsubaki Kotengu-ryu Bojutsu. On peut alors imaginer que dans une école fondée par un Tengu on doit bouger comme un Tengu. (rires) J'avoue alors mon incompétence.

(N.d.T. : -Ken = sabre.
-Bo = bâton, il s'agit dans le Tsubaki Kotengu-ryu Bojutsu d'un bâton similaire à celui utilisé en Aïkido.
-Jutte = matraque en acier munie d'un crochet.
-Tsubaki Kotengu-ryu bojutsu = l'école de la technique du bâton du petit tengu Tsubaki.
-Les tengus sont des créatures mythiques japonaises, sortes de lutins maîtres en arts martiaux.)

Cela signifie-t-il que les pratiquants d'autrefois bougeaient comme vous le faites?
Je ne peux pas dire comment il bougeaient. Mais les élèves de mon grand-père qui ont atteint le mokuroku avant la guerre bougeaient exactement comme lui. Il n'y avait rien. Juste les gestes purs sans maniérisme.
Au Shinbukan il existait un système de kyu mais pas de dan. Après le premier kyu on recevait la transmission, le mokuroku.
Jusqu'au 5ème ou 4ème kyu il restait encore des tics. Le pratiquant pouvait être fort en combat mais c'était autre chose.
A partir du 3ème kyu, quel que soit le pratiquant qui l'exécutait, le kata était identique. On pouvait donc l'apprendre de n'importe lequel d'entre eux. C'est un niveau auquel je n'ai pas encore réussi à amener d'élèves.

(N.d.T. : -Les kyu et dan sont des grades utilisés dans les arts martiaux.
-Le mokuroku est un diplôme attestant la transmission d'une école.)

C'est la raison pour laquelle personne n'est autorisé à enseigner au Shinbukan excepté vous?
Oui. Je veux que la transmission soit inaltérée. Parce que le but est que les élèves arrivent à copier exactement ce que je fais. Lorsque j'enseigne les gens ne voient pas, ne comprennent pas. Dans le groupe des élèves avancés où j'enseigne en détail, de la marche au salut, à la prise du sabre, etc..., certains ont acquis la marche. Mais il leur est interdit d'enseigner.
Dans les exercices éducatifs ils peuvent faire sentir à leur partenaire les moments où la force est utilisée, où il y a un blocage. Il est possible qu'ils expliquent ce qui est recherché ou la théorie utilisée dans le mouvement mais il leur est interdit de montrer le kata.

C'est interdit parce que sinon le kata deviendrait immédiatement la copie de cette personne.

Admettons que vous recevez l'enseignement d'un kata par un maître. Vous regardez mais vous ne voyez pas. Vous demandez alors à un sempaï de vous montrer ce que vous n'avez pas compris. Cela semble acceptable puisque vous avez reçu l'enseignement du kata par le maître.
L'ancien vous montre alors le kata et les choses deviennent plus claires. Vous voyez et comprenez. Vous commencez à pratiquer et vous avez en fait appris le kata du sempaï.
Tout ce qui fait la richesse et l'intérêt de l'étude a disparu. Les mouvements invisibles sont devenus visibles.

Autrefois quel que soit la personne qui vous enseignait le kata la forme était intacte. Mais aujourd'hui il n'y a plus d'élèves de ce niveau. Si vous apprenez le kata avec A ou B vos gestes seront immédiatement ceux de A ou B. Parce que vous voyez leurs gestes, qu'ils sont faciles à voir et à copier. Vous n'apprenez que le mauvais côté de la spécificité d'une école et passez à côté de son essence. Il faut apprendre des gestes sans couleurs et sans odeurs. Ce sont les seuls qui vous permettront de ne pas être coupés.




Vous n'utilisez plus le système de kyu?
Je n'utilise pas le système des kyu qui définit ce que l'on doit apprendre par niveau. Ce système crée une pyramide très large à la base qui s'amenuise très vite car seul ceux qui sont capables d'apprendre correctement les formes ont la possibilité de découvrir ce qu'il y a derrière.
J'essaye de faire en sorte que tout le monde pratique et progresse ensemble, que tout le monde prenne plaisir à travailler les gokui dans les kata ou les asobi geiko.

L'entraînement que tout le monde fait actuellement, même s'il s'agit de katas omote n'est pas de niveau omote. C'est une pratique de niveau très élevé. Au Shinbukan tout le monde travaille les principes supérieurs dès le départ, musoku, ukimi, etc...
Si je définissais des critères pour tel ou tel kyu chacun travaillerait uniquement dans cette optique. Dans le monde moderne des Budo Bujutsu c'est peut-être cela la spécificité de notre école.
Cette manière de faire est d'ailleurs parfois mal vue dans des ryus traditionalistes car c'est une vision de l'enseignement très moderne. De la même manière les éducatifs que l'on pratique dans une atmosphère détendue sont aussi assez souvent mal vus et compris. (rires)

(N.d.T. : -Les gokui sont les principes secrets, supérieurs d'une école.
-Les asobi geiko sont des exercices éducatifs qui permettent de travailler un ou plusieurs principes dans des mouvements particuliers.
-Omote signifie ce qui est visible, il s'agit dans ce cas des premiers enseignements que l'on reçoit.
-Musoku: théorie qui vise à ne pas prendre appui dans le sol.
-Ukimi: théorie du "corps flottant".)

Il n'y avait pas d'exercices éducatifs dans le passé?
Non, on travaillait simplement les katas puis on revêtait l'équipement pour passer aux combats. La pratique se composait par moitié de répétition de katas et par moitié de combats.

Quand avez-vous commencé les asobi geiko?
J'ai commencé à utiliser le terme dans des écrits il y a sept ou huit ans.  Mais ils ont commencé il y a beaucoup plus longtemps. C'est venu d'une prise de conscience après plusieurs rencontres.
Mes échanges avec Kono Yoshinori et d'autres rencontres m'ont amenés à revoir ma pratique et l'héritage du Shinbukan. Le fait que je n'arrive pas à utiliser efficacement telle ou telle partie d'un kata m'ont amené à travailler encore et encore tel ou tel mouvement. C'est ainsi que sont nés les asobi geiko.
Ce n'est pas quelque chose que j'ai pensé créer mais qui est né très simplement. Tel jour nous travaillions uniquement un mouvement d'un certain kata en prenant conscience du plus infime détail, puis un autre à l'entraînement suivant. J'ai ainsi pu redécouvrir toute ma pratique. Pourquoi en faisant ainsi le mouvement ne créait pas de déséquilibre, quelle utilisation du corps rendait la technique efficiente?

Aujourd'hui il n'y a plus de pratique avec armures. Est-ce parce que c'est inutile?
Il y a à cela deux raisons. Tout d'abord il y a le manque de temps. Mais il y a surtout le fait qu'après avoir travaillé des choses extrêmement fines tout disparaît dès qu'on revêt l'armure. Si on travaille pendant trois heures à pratiquer sans force, tout disparaît dès la première frappe et les trois heures d'entraînement sont évaporées! En travaillant ainsi on n'arrive jamais à changer la manière d'utiliser le corps.
Les gens qui sourient et sont heureux en étant frappés sont rares. (rires) Et même si on dit de pratiquer souplement souvent les gens n'ont pas conscience qu'ils frappent fort. Les gens changent lorsqu'il revêtent l'armure. De la même manière qu'ils changent lorsqu'ils sont au volant d'une voiture. On peut leur demander de ne pas frapper près des oreilles ou de ne pas mettre de force, les consignes ne sont pas respectées. C'est un problème que je connais bien et je ne veux pas perdre de temps comme cela.
De plus le combat sert à mesurer sa technique, mais il faut avoir une technique à mesurer avant de revêtir une armure. (rires)

Lorsque vous combattiez avec les armures pratiquiez vous avec les postures du Kendo moderne?
Non, nous pratiquons le Komagawa Kaïshin-ryu, les hanche basses, le kissaki haut. A l'époque du Budokaï nous combattions encore avec des kendokas et ils étaient toujours surpris par la hauteur de notre sabre. Le kamae est totalement différent.

(N.d.T. : -Le kissaki est la pointe du sabre.
-Kamae = garde.)




Ukimi, musoku et les autres théories sont-elles des okudens anciens ou des découvertes que vous avez faites?
Ce sont des choses que j'ai développées moi-même lorsque j'ai réexaminé ma pratique, des suburis aux katas.
Il existait bien sûr des concepts tels que rendre les choses courtes longues, utiliser les longues comme si elles étaient courtes. Nous faisions par exemple les suburis près des shojis de manière à pouvoir utiliser le sabre même dans un espace restreint sans heurter les murs ou le plafond. C'était ce genre de choses concrètes.
Et faisant ainsi on comprenait que le sabre ne doit pas tourner. S'il ne tourne pas on ne peut pas utiliser d'élan, fouetter ou balancer comme avec une batte de base-ball. Si on coupe en fouettant ou avec élan on a besoin de puissance pour avoir de la vitesse, et cela d'autant plus que l'objet est long.
Dès le suburi de base, wa no tachi, on est confronté à un principe fondamental de l'école qui consiste à couper sans fouetter ou prendre d'élan ni faire de cercle. Ce sont ces théories que j'ai redécouvertes et formalisées.

(N.d.T. : -Okuden = enseignement interne, secret.
Suburi = mouvement de coupe au sabre.
Shoji = porte coulissante japonaise en bois et papier.)

D'après l'exemple que vous venez de mentionner une arme peut donc être utilisée de la même manière qu'elle soit longue ou courte?
Bien sûr. Il y a une technique connue en Iaï qui consiste à arrêter une attaque de tanto avec le sabre à une distance de 9sun 5bu, c'est-à-dire moins de 30cm, avec un katana. Si la pratique ne permet pas d'exécuter ce genre de choses elle est inutile. Si on dégaine avec amplitude on finit transpercé avant que le sabre n'ait pu être sorti. Comment miser sa vie dans une technique aussi limitée?!
Il y a beaucoup d'histoires de grands maîtres de Iaï qui illustrent ce principe mais ce n'est bien sûr pas l'essence du Iaï. Seulement c'est une des choses que l'on doit pouvoir réaliser.

Lorsque vous avez formalisé vos théories avez-vous été inspiré par d'autres écoles?
Je parle parfois de la méthode Alexander parce que je me suis rendu compte en lisant un livre sur le sujet que l'un de ses principes qui dit qu'il ne faut pas bouger juste avec l'idée du geste mais en étant réellement conscient de ce que nous faisons est semblable à ce que nous travaillons. Mais je ne l'ai pas étudiée et je ne m'en suis pas inspiré, ni d'autres écoles d'ailleurs.

Avez-vous déjà vu des écoles ou des maîtres qui utilisent les mêmes principes que vous?
Je n'en ai jamais rencontré mais je n'en ai pas cherché non plus. Il est tout à fait possible que d'autres écoles utilisent les mêmes principes. Il y a par contre d'autres écoles qui utilisent des termes proches ou similaires tels que seichusen ou musoku mais qui ne recouvrent pas du tout le même travail ou la même conception.

(N.d.T. : -Seichusen = ligne centrale, axe)

Vous expliquez souvent que ceux qui ne peuvent pas voir ne voient pas. Qu'entendez-vous par là?
Quelle que soit le domaine un oeil exercé voit des choses que la plupart des gens ne voient pas. Il ne s'agit pas de choses mesurables qui sont faciles à voir et qui peuvent être contrefaites, mais de l'essence des choses. Du regard qui permet de voir au-delà des apparences souvent trompeuses et de voir même recouvert de boue le véritable trésor.
Dans le domaine des arts martiaux il n'est pas nécessaire par exemple d'être un pratiquant pour reconnaître de telles choses et Nishioka senseï, le maître de Shodo, voit parfaitement le seichusen alors qu'il reste invisible au commun des gens, même pratiquants.
Après avoir vu la vidéo où je pratique le bo il m'a dit: "Je voyais quelque chose de bizarre en la regardant mais je n'arrivait pas à savoir quoi jusqu'à ce que je vois que tout votre corps était en permanence caché par le bo."
La technique consiste effectivement à être en permanence protégé mais il ne s'agit pas d'être réellement derrière le bo dont le diamètre ne peut absolument pas cacher la largeur du corps même de profil. Mais il voyait et comprenait la technique. Si on parle de ça avec une personne qui ne possède pas cette vision elle répondra juste: "Evidemment on vous voit!"

(N.d.T. : -Shodo = calligraphie.)




En Shinbukan on pratique toujours en souplesse, sans passer par un travail dur qui est souvent la base ou un passage dans d'autres écoles ou disciplines, quelle en est la raison?
C'est une question de niveau. Nous pratiquons le Jujutsu et c'est un art qui repose sur la souplesse. Quand mon grand-père voyait des gens pratiquer en force il disait "C'est du Gojutsu pas du Jujutsu.".

(N.d.T. : -Jujutsu = ju signifie souplesse et jutsu technique.
-Gojutsu = go signifie force.)

La pratique des armes au Shinbukan se fait aussi sans heurts et chocs violents. Quelle en est la raison?
C'est aussi une question de niveau.

Les débutants peuvent donc ou doivent pratiquer avec force et puissance?
Dans l'absolu ce n'est pas vraiment un problème qu'ils pratiquent ainsi. Mais en faisant cela il est très difficile d'évoluer et de passer à une autre pratique. A une époque où nous disposons d'aussi peu de temps et où l'on ne peut consacrer que quelques heures par semaine ou par mois il est impossible de rentrer dans une autre dimension de pratique en s'entraînant comme cela.
C'est pour ces raisons que j'enseigne les principes supérieurs dès le départ à tous les élèves et que j'exige qu'ils n'utilisent absolument aucune force dans la pratique. Si on utilise la force on est tout de suite dans un travail très limité. Recevant cet enseignement dès le départ il est normal de le mettre en application immédiatement.

Certains disent qu'il ne faut pas imiter les gens âgés alors qu'on est jeune et qu'il faut utiliser son corps au maximum. Ce n'est pas qu'il ne faut pas utiliser les ressources de son corps. Quand on regarde le corps de mon grand-père ou celui de son frère on est impressionné. Mais c'est un corps qu'ils ont développé et acquis en s'entraînant du matin au soir dès leur plus jeune âge en appliquant le principe de ne jamais utiliser la force.
Ils ne l'ont pas développé en s'entraînant à soulever des pierres, en escaladant des montagnes ou en portant des branches. (rires) C'est en pratiquant sans relâche en appliquant le principe de non utilisation de la force qu'ils ont développé des bras aussi épais. C'est là un travail véritablement remarquable.
Développer un tel corps en n'utilisant aucune force implique une quantité de pratique incroyable. Ce sont généralement des choses qui ne peuvent être développées que par une pratique intensive dès la plus tendre enfance. Etant nés dans une maison de maîtres d'arts martiaux ils pratiquaient du matin au soir tandis que les élèves se succédaient. A l'époque après une journée d'entraînement sans utiliser la force musculaire il arrivait que mon grand-père ne puisse même plus tenir ses baguettes et qu'il faille que quelqu'un lui serre les doigts autour.
C'était réellement un niveau effrayant. Il faut imaginer l'entraînement de mokurokus qui se déroulait à une vitesse incroyable.



Autrefois comme les gens consacraient plus de temps à la pratique on laissait donc les gens pratiquer en force jusqu'à ce qu'ils comprennent naturellement?
Non, nous ne prenions pas ce genre d'élèves puisque seuls ceux qui pouvaient faire le suburi correctement après trois ans étaient acceptés. Même les pratiquants de niveau kyu avaient un niveau très élevé même si ils n'étaient pas encore au stade des mokurokus.
C'est là le véritable entraînement.

Vous parlez d'étapes de pratiques, qu'entendez-vous par là?
Aujourd'hui les pratiquants s'entraînent de la même manière tout le long de leur vie. Un huitième dan fera mieux la même chose qu'un premier dan. Mais l'essence de leur entraînement est identique.
La pratique doit évoluer et les étapes nous amènent à utiliser le corps différemment. C'est ce que j'appelle rentrer dans un autre monde.

Lorsque vous étudiez receviez-vous des explications?
Non. J'ai appris les katas si jeune que je ne m'en souviens pas. Il n'y avait pas d'explications.

Est-il nécessaire de donner des explications où l'enseignement sans paroles est-il préférable?
Dans l'absolu il n'y a besoin d'aucune paroles et la véritable transmission se fait "I shin den shin".
Dans le monde actuel si les gens veulent étudier les théories supérieures il est nécessaire de les expliquer. Le problème ne se pose plus vraiment de savoir quel est le mode de transmission.
Dans la situation actuelle il faut que l'élève commence par comprendre les théories avec la tête. Ensuite dès qu'il commence à bouger je lui fait alors remarquer qu'il utilise la force, qu'il pousse dans le sol. Et à partir de là le travail de correction commence.
Sans explications il sera possible d'imiter la forme mais pas de comprendre les mécanismes d'utilisation du corps. Je l'explique et le démontre en faisant toucher les muscles que j'utilise aux élèves mais pour effectuer le même mouvement les muscles que je sollicite sont totalement différents des leurs. Si je ne donnais pas d'explications et disais seulement: "Voilà c'est ainsi." après une démonstration, les élèves continueraient à utiliser les mêmes muscles et de la même manière. Il n'y aurait pas d'évolution.
D'un autre côté il est évident que les mots ne permettent de percevoir les choses que d'une manière superficielle et n'en transmettent pas l'essence...

(N.d.T. : -I shin den shin = d'âme à âme.)




Vos mouvements évoluent-ils encore?
Je le crois. Je sens des changements subtils qui continuent à s'opérer, enfin je l'espère! (rires)

Il y a cinq écoles dans le Shinbukan. Une seule école ne suffirait-elle pas à apprendre l'utilisation correcte du corps?
On dit qu'il est plus facile de monter un escalier quand les marches ne sont pas trop espacées. Il est plus facile de comprendre les choses lorsqu'on peut les voir sous différents angles.
Le corps des gens ne bouge pas comme ils le désirent. Une fois cette prise de conscience acquise il est plus facile d'avancer en pratiquant un grand nombre de mouvements différents.

Comme nous l'évoquions précédemment au sujet de la spécificité d'un ryuha, de son parfum, certains pensent qu'il n'y a pas assez de temps pour maîtriser plusieurs écoles. Chez nous les théories qui sous-tendent les écoles sont les mêmes et nous cherchons avec toutes à faire disparaître nos mouvements, à appliquer les théories.

On dit parfois d'un individu qu'il est mauvais en katas mais fort en combat. C'est sans intérêt. C'est en devenant bon dans la pratique des katas que l'on développe une véritable technique.

Le fait que les katas sont importants et qu'il faut les transmettre intacts n'est bien sûr que mon opinion personnelle et il existe beaucoup de personnes qui pensent différemment. Il s'agit juste de la manière de penser qui sous-tend la tradition dont j'ai hérité.
Toutefois dire simplement que les katas sont importants ne suffit pas. Il ne s'agit pas de les conserver comme des vestiges ou des pièces de musée. Les katas sont des outils qui permettent la transformation du corps, une révolution dans son utilisation.
C'est totalement différent d'un sport qui développe généralement le corps dans son utilisation commune. J'ai d'ailleurs toujours été mauvais en sport. L'esprit ne me convenait pas mais surtout je n'avais par un corps adapté à ce genre de pratique. De plus je n'avais aucune aptitude à l'utilisation d'une balle. (rires)
La première fois que j'ai lancé un shuriken je l'ai parfaitement compris. J'arrivais à planter facilement un shuriken mais pas à lancer une balle. J'utilisais mon poignet en juntaï et n'arrivait pas à fouetter. Du coup je n'ai jamais apprécié le base-ball ou ce genre de choses.

Dans ma jeunesse je pensais que les qualités physiques et la vitesse déclinaient avec l'âge. Je n'avais pas conscience qu'il existait un état où cette loi ne s'appliquerait pas. Ce sont des mouvements que je suis capable de faire aujourd'hui.

(N.d.T. : -Juntaï = théorie du Shinbukan qui consiste à utiliser le corps en effectuant le moins de mouvements possibles.)

La musculation, la course ou le stretching sont donc des pratiques inutiles selon vous?
Du point de vue du Bujutsu, oui. Mais du point de vue de la santé c'est différent. S'étirer au réveil par exemple pour des gens qui ont un corps raide comme moi est une bonne chose.
Quand j'ai dépassé la quarantaine je me suis rendu compte que mes muscles étaient tendus après les cours. J'ai alors commencé à m'étirer régulièrement. Au début ça n'allait vraiment pas loin. (rires) Mais ça a progressé petit à petit.




Il y a près de trois cent katas dans le Shinbukan. Chacun renferme-t-il un enseignement particulier?
Non. Les katas transmettent les théories. Mais il y a différents niveaux de katas. Les katas des débutants contiennent plus de gestes. Ensuite en avançant les katas deviennent de plus en plus simples.
Mais simple n'est pas le mot juste car leur simplicité apparente cache une plus grande difficulté. C'est très clair en Jujutsu ou Kenjutsu où les premiers katas sont faits de plusieurs séquences et où ils deviennent souvent un seul mouvement dans les katas supérieurs.
Dans les disciplines modernes on commence souvent par enseigner des techniques simples avec peu de mouvements au début. Les Bujutsu font le contraire.
Le nombre de mouvements peut faire apparaître les choses difficiles mais il suffit de faire les gestes les uns après les autres. Par contre les katas supérieurs demandent de comprendre les principes et de voir si le geste est effectif ou pas. Il faut sentir si l'on a réussi à prendre le partenaire ou pas. Mais pour une personne qui n'a pas la capacité de voir ce type de travail n'est d'aucune utilité. On peut expliquer de n'importe quelle manière, une personne qui ne voit pas ne comprendra pas.
Ce n'est pas que l'on réagit à une frappe ou une coupe. Il faut pouvoir saisir ce qui est invisible. Une personne au regard aiguisé verra tout ce qui se passe alors même qu'il peut n'y avoir aucun mouvement et qu'un oeil non éduqué ne verra qu'une situation figée. Les gens qui ne voient que la forme extérieure ne peuvent pas comprendre. Ils imaginent qu'à tel geste correspond telle réaction et que sans mouvement rien ne se passe. Ils sont aveugles.
C'est là la vrai difficulté de katas qui apparaissent très simples en apparence.
Les katas de débutants qui semblent difficiles en raison de leur grand nombre de séquences servent à éduquer le corps et apprendre à bouger et sont en réalité plus faciles d'exécution.

Aujourd'hui très peu de gens sont intéressés par les voies traditionnelles au Japon alors que les sports de combat sont très populaires. Un argument récurrent est le fait que les katas ne sont pas des techniques réellement applicables en combat. Qu'en pensez-vous?
Les gens qui sont forts en combat le sont généralement naturellement même s'ils ne pratiquent rien. L'entraînement en sports de combats leur permet juste de développer ces aptitudes.
Les katas servent à imprégner le corps des théories et à le transformer. Les gestes des personnes normales sont visibles et peuvent être stoppés par une autre personne. Nous pratiquons afin d'arriver à un geste qui ne peut être arrêté, à rendre nos mouvements invisibles, et à développer la capacité à saisir le moment où le partenaire à l'intention de bouger.
Il ne s'agit pas de développer la capacité à briser des briques. Notre pratique nécessite du temps. Il vaut mieux que les gens qui s'entraînent avec l'idée d'utiliser leurs acquis en bagarres ne viennent pas au Shinbukan. Ils ne seront pas prêts à temps. Il vaut mieux qu'ils aillent faire des pompes et développer leurs muscles et leur endurance. Cela leur servira probablement plus rapidement. Même si cela n'a rien à voir avec le Bujutsu.

Il est impossible d'éviter une attaque rapide si on ne possède pas la rapidité d'une mangouste. Il faut des qualités animales pour esquiver ce genre d'attaques.
Lorsque deux individus combattent dans les sports de combats ils opposent leur qualités physiques. Nous cherchons à développer une sensibilité qui nous permette de sentir une attaque avant qu'elle ne se développe. Nous nous entraînons à amener l'adversaire à attaquer où nous le désirons. C'est le type d'entraînement qui me semble valable.
Mais avant de combattre il est important de contrôler son corps. Pour cela il faut d'abord prendre conscience que nous ne contrôlons pas notre corps même pour des gestes aussi simples que de lever le bras. Nous cherchons à développer un corps qui bouge librement.
Je voudrais amener les élèves à s'approcher ne serait-ce qu'un peu de l'essence du monde du ken.




Quels sont les différences entre les voies martiales japonaises, chinoises ou occidentales?
Ce sont surtout des différences d'ordre culturel. Au Japon Bun, la culture, et Bu, la technique martiale, sont mises au même niveau. En Chine par contre la culture est considérée supérieure à la pratique martiale qui était réservée aux mercenaire, gardes, etc...
Le rapport aux objets de pratique y est aussi différent. Une arme peut y être foulée aux pieds puisqu'elle n'est qu'un instrument d'entraînement.

Au Japon il y a eu une culture issue des samouraïs. Le katana y est considéré l'âme du bushi. Il s'agit, plus que d'une simple technique de combat, d'éduquer un homme avec des valeurs morales. Le Bushido est l'éducation d'un gentleman.

(N.d.T. : -Bushi = guerrier.)

Avez-vous rencontré des maîtres qui vous ont impressionné?
Quand j'étais jeune mes yeux ne voyaient pas et je ne regardais que les mouvements de mon grand-père que je trouvais superbes. Les autres senseïs possédaient sans aucun doute une technique magnifique mais je n'étais pas capable d'être touché.

Récemment il m'est arrivé une chose très étonnante. J'étais invité à Aïki expo et j'ai vu une démonstration de Ellis Amdur du Toda-ha buko ryu avec son disciple. En regardant la démonstration j'ai eu les larmes aux yeux. Je me demandais ce qui m'arrivait.
Je continuais à y réfléchir une fois rentré à l'hôtel et j'ai compris ce qui m'avait touché. Il préservait le kata avec toute ses forces. Ce n'est pas un niveau technique qui m'a impressionné, mais le fait qu'il préserve le kata aussi fidèlement. Il n'y a plus dans des cas pareils de distinction entre un japonais, un américain ou qui que ce soit.
Ce n'est pas que ses gestes aient été proches de notre école ou qu'il utilisait les mêmes théories que nous, mais son kokoromichi durant l'embukaï m'a profondément touché.

Beaucoup donnaient probablement de l'importance aux katas mais seul Ellis Amdur m'a ému. Le coeur qu'il mettait dans la préservation du kata m'avait touché au plus profond de moi-même et je n'arrivai plus à arrêter mes larmes.
C'est parce que j'ai mis tout mon coeur à préserver les katas de ma tradition que voir une telle chose m'a fait pleurer. Je suis vraiment heureux d'avoir pu participer à cet Embukaï.

J'aurai voulu le lui dire moi-même mais j'en étais encore ému et je n'ai rien su dire. Lors de la fête du départ j'ai voulu aller le voir et lui dire ce que j'avais ressenti mais en me rappelant la scène j'ai été à nouveau ému et je suis resté sans voix. C'est une chose qui touche durablement. C'était magnifique.

(N.d.T. : -Aïki expo = séminaire ayant lieu aux Etats-Unis et réunissant des maîtres d'Aïkido et d'arts martiaux.
-Kokoromochi = attitude, émotion.)




Quel est selon vous le but de la pratique aujourd'hui?
C'est ce que nous avons évoqué tout à l'heure. Le plaisir d'arriver à changer notre manière d'utiliser notre corps, d'arriver à voir ce qui est invisible est probablement le principal.
Si on va plus loin on arrive à se demander quelle vie nous vivons, nous qui ne savons pas réellement nous lever ou marcher. Du point de vue du Bujutsu on ne possède pas plus de capacités qu'un nouveau-né.
Nous cherchons à développer un corps qui a intégré les mouvements des samouraïs du passé, à arriver à réellement utiliser le corps que nous ont donné nos parents.

Le Shinbukan n'est pas une école pour devenir fort en bagarre et détruire un adversaire. La capacité doit être là mais ne doit pas être utilisée. Le but des Bujutsu n'est pas de trancher la tête des gens.

Le monde est devenu un endroit d'une grande violence. Mais le but de la pratique n'est absolument pas d'apprendre à blesser ou tuer. Il faut faire en sorte que l'autre n'accomplisse pas le geste. Terminer un combat avant qu'il ait eu lieu.
C'est le véritable but du Bujutsu. Régler un conflit avant qu'il ne se développe.


Pour en savoir plus
De nombreux articles et livres ont été écrits par Kuroda senseï mais ne sont disponibles qu'au Japon et sans traductions.
On peut par contre se procurer ses DVD. Les plus intéressants pour découvrir son école sont "Kuroda ken no maki" qui regroupe un large échantillon de son travail aux armes avec trois katas de Iaïjutsu, six au bokken, six au jutte et douze au kodachi en Kenjutsu et "Kuroda ju no maki" où il démontre 29 katas assis et debout de Jujutsu.
Les asobi geiko sont démontrés dans de nombreuses vidéos, notamment "Kuroda Gokui hitochoshi no ugoki".


Il existe par ailleurs des vidéos que l?on peut voir sur Youtube aux adresses suivantes :
Des scènes issues de ses DVD.
Un court reportage de la BBC.
Une démonstration à l?Aïki Expo.
Une ancienne démonstration à Omiya.




Shinbukan
Les traditions du Shinbukan sont enseignées directement par maître Kuroda et personne d'autre que lui n'est autorisé à les enseigner.
Site officiel du Shinbukan.
Les élèves qui vont à ses stages ou à son dojo au Japon se réunissent dans des groupes d'entraînement, les keïkokaï.


Articles sur Kuroda senseï et le Shinbukan
Kuroda Tetsuzan, le maître du Shinbukan
Kuroda, Tamura, Okamoto... maîtres et gentlemen
Sasaki Masando et Kuroda Tetsuzan
Golden week, katas du Shinbukan et Shiba inu
Shinbukan Kuroda ryugi, un trésor effrayant...
Kuroda senseï à la Nuit des Arts Martiaux Traditionnels


Par Léo Tamaki - Publié dans : Budo
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Vendredi 2 novembre 2007 5 02 /11 /Nov /2007 19:19
Aux origines, Kano et Ueshiba
Il existe beaucoup d'anecdotes mettant en scène Kano Jigoro, fondateur du Judo, et Ueshiba Moriheï, fondateur de l'Aïkido. Si elles divergent légèrement dans leurs versions, elles s'accordent sur le respect mutuel que se portaient ces deux maîtres légendaires.


Ueshiba Moriheï


Kano Jigoro


De Tomiki à Shimizu
De nombreux Aïkidokas célèbres tels que Tomiki Kenji, Mochizuki Minoru, Abbe Kenshiro, Sugino Yoshio, Nishio Shoji ou Shimizu Kenji, furent, à l'origine, des pratiquants de Judo. En fait la quasi-totalité des premiers maîtres d'Aïkido pratiqua le Judo, mais je n'ai retenu ici que quelques uns de ceux qui attinrent un haut niveau dans cette discipline.
Le passage du Judo à l'Aïkido a d'ailleurs aussi souvent eu lieu en France où le plus illustre à avoir fait cette transition fut André Nocquet.
Certains pratiquèrent ces disciplines conjointement toute leur vie durant tandis que d'autres se consacrèrent uniquement à l'Aïkido.


Ueshiba Moriheï et Shimizu Kenji


Mochizuki Minoru (photo AikidoJournal)


Judo, voie martiale ou sport de combat...
A mon sens le véritable Judo est très proche de l'Aïkido. Malheureusement ce que l'on appelle aujourd'hui Judo est pour moi si éloigné de la discipline d'origine que cela devrait porter un autre nom...
Evidemment il existe de rares dojos où le Judo est enseigné et pratiqué tel qu'une véritable voie martiale. Mais généralement force est de constater qu'il s'agit surtout d'un sport de combat. Je ne reproche rien aux sports de combats et je les ai pratiqués longtemps. L'habileté, les efforts et les sacrifices qu'ils demandent ne sont en rien inférieurs à ceux qui sont attendus des pratiquants de voies martiales. Mais leurs pratiques, leurs buts et leurs essences sont presque diamétralement opposés à ceux des Budo Bujutsu.




"L'Aïkido est mon Budo idéal."
En considérant la liste des maîtres qui ont pratiqué le Judo avant de se tourner vers l'Aïkido certains sauteront le pas qui consiste à imaginer que l'Aïkido est une forme supérieure ou plus évoluée de Judo. Idée que certains appuient par une anecdote où Kano Jigoro aurait affirmé que l'Aïkido était son Budo idéal.

Je ne suis pas du tout d'accord avec cette interprétation.

Tout d'abord l'anecdote a été maintes fois raportée sous des versions différentes. Personnellement je pense que Kano parlait non pas de la technique mais de l'attitude et de la manière de travailler. De nombreux témoignages montrent que déjà de son vivant Kano s'inquiétait de la tournure sportive et de l'importance apportée à la compétition et aux victoires. Le futur lui aura malheureusement donné raison...

Ensuite il suffit de regarder les films de Kano Jigoro ou Mifune Kyuzo pour voir que le véritable Judo est, à l'origine une véritable voie martiale.


Mifune Kyuzo


L'argument par l'exception
Le Judo ayant été créé avant l'Aïkido et ayant été obligatoire à l'école pendant très longtemps au Japon, il est naturel que la plupart des maîtres d'Aïkido l'ai pratiqué. Et si l'on met toujours en avant l'argument que certains sont passés de l'Aïkido au Judo, leur nombre ne représente qu'une infime partie de la totalité des pratiquants de Judo.
C'est d'ailleurs un argument récurrent pour démontrer la prétendue supériorité d'un style ou d'une discipline. Le Karaté est supérieur au Judo puisque untel et untel ont laissé tomber le Judo pour en faire. Le Taekwondo est supérieur au Karaté puisque untel et untel... Le Karaté Kyokushinkaï est supérieur au Taekwondo puisque... Effet de mode temporaire qui se renouvelle à intervalles réguliers et alimente les discussions de vestiaires qui n'ont malheureusement souvent rien à envier aux "Brèves de comptoirs".


Tomiki Kenji


Il reste au final que dans ces exemples une très large majorité a trouvé son bonheur dans un style ou une discipline que quelques uns ont quitté. Et cet abandon d'une infime portion de pratiquants justifie la supériorité de leur nouvelle discipline de prédilection.
Il me semble d'ailleurs que ceux qui utilisent cet argument risquent de se voir opposer le fait que ce sont ceux qui sont partis qui n'ont pas su voir l'essence de ce qu'ils étudiaient.

Les chiffres ne mentent pas?
J'ai moi-même pratiqué de nombreux styles et disciplines. Et si ma recherche personelle m'a éloigné de certains cela n'est en aucun cas un critère d'évaluation de leur valeur.
D'ailleurs si on suivait réellement un raisonnement chiffré on pourrait simplement en déduire que l'Aïkido et même l'ensemble des voies martiales ne vaut rien puisque le nombre de personnes ayant arrêté la pratique est de loin supérieur à celui de ceux qui ont continué!


Nishio Shoji


Aïkido et Judo, un futur en point d'interrogation
Aujourd'hui le Judo connaît un léger déclin et dans son histoire on peut voir en filigranne un avenir possible de l'Aïkido. Alors que le Judo était encore en plein développement une partie de ses pratiquants s'orientaient vers l'Aïkido. Aujourd'hui alors que l'Aïkido se développe dans le monde certains de ses pratiquants se tournent vers le Iaïdo ou les Koryu.


Sugino Yoshio


Plus on veut ratisser large moins ce qui est proposé a de goût. C'est le cas de nombreux "blockbusters" américains qui à force de vouloir plaire à tout le monde n'intéressent plus personne. Les pratiquants s'orientent alors vers des disciplines plus confidentielles dont le développement n'est pas encore suffisament important pour en avoir fait perdre l'essence.

Le Judo comme l'Aïkido et toutes les voies martiales ne pourront faire l'économie de cette prise de conscience si elles veulent préserver ou retrouver leur essence...


Par Léo Tamaki - Publié dans : Budo
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Mardi 16 octobre 2007 2 16 /10 /Oct /2007 06:03
Nous vivons dans un monde où les images et les informations nous assaillent de tous côtés. Films, publicités, musiques, font partie de notre quotidien. Et à mesure que ces informations se "répandent", elles lissent et homogénéisent notre culture et nos références. Est-ce un bien ou un mal pour nos sociétés, échapperons-nous à une uniformisation réductrice, l’avenir nous le dira. En attendant examinons le problème dans le domaine qui nous intéresse, à savoir les Voies martiales.


Sylvester Stalonne dans Rocky Balboa


De Moscou à New York et de Tokyo à Paris chacun connaît Levi’s, Coca, Michael Jackson et Arnold Schwarzennegger. Et beaucoup ont vu ou entrevu des films d’action, généralement américains.
La mise en scène des combats dans les films hollywoodiens a évoluée. Dans la manière de filmer d’abord. Nous sommes passés des plans longs et larges à des séquences de plus en plus courtes, hachées au montage. Dans le répertoire technique utilisé ensuite. Si les westerns montraient des bagarres de saloons à coup de poings, aujourd'hui les héros pratiquent un éventail très riche d’arts martiaux, de l’Aïkido au Taekwondo en passant par le Kung-fu et le Close combat.


Cow-boys en action


Mais la représentation de fond n’a pas réellement évolué. Les combats ressemblent à une partie de ping pong. L’un attaque, l’autre esquive, pare, ou prend le coup. Et on recommence, généralement en alternant les rôles. Les coups sont amples et larges. Ils sont assénés avec une puissance puisée dans la tension musculaire.


Tony Jaa


Voilà globalement à quoi ressemblent les combats de cinéma. Et si certains héros de films d’action ont eu le bienfait d’amener de nombreux pratiquants dans les salles, ils les ont malheureusement envoyés avec ces images éronnées d'efficacité à l'esprit. A tel point que la pratique en a été complètement transformée et que l’on pourrait croire que ce sont les films qui inspirent l’enseignement…


Steven Seagal


Le rythme des techniques a été si profondément modifié que les enchaînements n’ont souvent plus aucun sens et aucune efficacité réelle contre un pratiquant connaissant le véritable sens du travail.
Alors que la pratique traditionelle repose sur l'économie d'énergie l’éxécution des techniques aujourd'hui ne peut plus être conçue sans une débauche d’énergie et de tensions, une explosion de puissance. Alors que les gestes des véritables maîtres tendent à devenir "invisibles" ceux des "experts" actuels sont si démonstratifs qu'on croirait qu'ils s'adressent à une audience de spectateurs…


Jeu vidéo "Tekken"


Il est très difficile d’échapper aux stéréotypes et de comprendre que les combats de cinéma sont, à de très rares exceptions près, l’exact opposé de l’efficacité réelle. Plus un geste est invisible et éxécuté sans efforts ni tensions, plus il est efficace.
Il suffit de regarder deux chats se battre. Ils n’attaquent pas chacun à leur tour, n’encaissent pas, ne font pas de grands gestes, ne se contractent pas. Et pourtant ils n’agissent qu’à l’instinct. Pourquoi les hommes auraient-ils affinés des techniques pendant des siècles pour arriver à un résultat inférieur…


Jean-Claude van Damme


Assister à des compétitons de Judo montre à quel point la pratique a changée. Il y a évidemment des gestes techniques fabuleux démontrant un opportunisme qui n’est pas sans rappeller le go no sen. Mais c’est généralement une débauche de puissance et de tension où l’on attaque à tour de rôle. Quelle différence avec le Judo de Kyuzo Mifune, ce grand maître qui resta efficace jusqu’à sa mort contre des adversaires beaucup plus jeunes, grands, et vigoureux. Chose impossible pour tout Judoka actuel…
Et il en est malheureusement de même pour la pratique de l’Aïkido. Un pratiquant attaque, généralement de manière suicidaire, puis attend que son partenaire fasse sa technique, le plus souvent avec la plus grande amplitude et le maximum de puissance possible.


Jet Li dans "Roméo doit mourir"


Aujourd’hui où, heureusement, le fait de se battre pour sa vie est de plus en plus rare, le risque est de tomber dans une pratique stéréotypée inspirée par les seules références que sont les combats de films.
Il n’est évidemment pas souhaitable de vivre des situations à la frontière de la Vie et de la Mort. Mais il est précieux pour les pratiquants de se reposer sur l’expérience de ceux qui ont vécu ce genre de situations et sur ceux qui loin de l’imagerie populaire transmettent un art pur dont ils ont la compréhension. Ce sont malheureusement souvent des pratiques peu spectaculaires à l’œil non éxercé et il est à craindre qu’elles tombent petit à petit dans l’oubli…


Bruce Lee dans "Le Jeu de la Mort"


Par Léo Tamaki - Publié dans : Budo
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Dimanche 16 septembre 2007 7 16 /09 /Sep /2007 17:32
En japonais kata signifie « forme, moule ». De tous temps les disciplines martiales se sont transmises par le kata. Qu’il s’agisse d’enchaînements de techniques comme en Karaté, dans certains styles de Kung-fu ou en Iaïdo, ou que cela soit aussi bref qu’une technique d’Aïkido, de Judo, ou même un coup de poing en boxe. Dès lors que l’on transmet un geste cela est une forme de kata, dans le sens large du terme.


Kanazawa Hirokazu


Aujourd’hui on oppose souvent le kata à la recherche d’efficacité, considérant que la forme figée que l’on reçoit n’a pas d’applications concrètes en combat. Je crois qu’il s’agit là d’une erreur quand à la compréhension du but du kata.

Un kata utile transmet des principes, des stratégies, et permet de développer des qualités. Il n’est pas la reproduction d’une situation réelle de combat mais sa schématisation. Les situations de combat sont innombrables et il serait vain de chercher à les reproduire toutes. Les établissements enseignant à répondre à de nombreux types d’attaques par autant de techniques sont de bonnes affaires commerciales mais de piètres écoles d’arts martiaux.


Nishio Shoji


Lorsque l’on travaille un kata il est important d’essayer de le reproduire le plus fidèlement possible à chaque étape sans chercher à dénaturer le mouvement pour l’adapter à sa morphologie ou son humeur. Les mouvements de kata ne sont jamais faciles. S’ils le sont c’est qu’ils ont été mal transmis ou compris. Non pas qu’ils exigent des performances acrobatiques, cela étant en général l’apanage des disciplines modernes qui privilégient le spectaculaire, mais parce que chaque geste transmet un enseignement et que ceux qui semblent les plus simples sont souvent les plus durs.


Yang Jwing Ming


Malheureusement la transmission d’un kata ne peut se faire que par un maître ou un pratiquant très avancé. A une époque où l’enseignement de masse est généralisé et n’est soumis qu’à un diplôme sportif, c’est malheureusement très rarement le cas. Les techniques incomprises sont alors réinterprétées, modifiées et le résultat est limité par le niveau de l’enseignant.


Saito Morihiro


L’entraînement ne peut se résumer uniquement au travail du kata. Mais cela doit rester la base à laquelle s’ajouteront ultérieurement et selon le niveau des exercices plus libres et du combat.

La multiplication de combats sans la compréhension du travail du kata ne permet pas de réels progrès. C’est malheureusement ce qui est arrivé au Judo quand les compétitions ont cessées d’être un outil permettant de tester son niveau de pratique pour devenir un but en soi. La discipline s’est appauvrie et les techniques aujourd’hui sont très éloignées de ce qu’elles étaient à l’origine. Cela est particulièrement flagrant lorsqu’on compare le travail d’un maître comme Mifune Kyuzo à une compétition olympique. Dès les premiers instant la posture des pratiquants révèle le gouffre qui sépare les deux pratiques…
Les athlètes ont cherché à rendre les techniques plus efficaces tout en jouant sur les règles. Règles plus ou moins restrictives mais qui existent dans toute discipline sportive afin de préserver l’intégrité des pratiquants.
Le même problème se pose aux pratiquants de Karaté dont la pratique s’éloigne de plus en plus de celles des fondateurs à mesure que le côté sportif se développe.


Tamura Nobuyoshi (photo David Dumas)


Même une discipline non compétitive comme l’Aïkido est sujette à ce type de transformations, la majorité des pratiquants ne voyant que la fin des techniques, cherchant à projeter ou immobiliser à tout prix quitte à changer la forme travaillée pour y parvenir. Les formes sont considérées comme des techniques de combat applicables telles quelles alors même que le nombre restreint de techniques choisies par le fondateur devrait être une indication du sens de leur travail. Il existe quantité de clés, projections et luxations. Le Daïto-ryu Aïkijujutsu par exemple en compte nettement plus que l’Aïkido. Mais on peut supposer que le fondateur a sélectionné celles qui lui semblaient porter les enseignements majeurs et les a liées à ses propres créations après les avoir réinterprétées. Le développement des qualités ainsi que la compréhension et la maîtrise des principes cachés dans ces techniques permettent alors d’accéder au plus haut niveau de pratique de l’Aïkido, Takemusu Aïki.


Kuroda Tetsuzan


Les katas nous mettent en situation de difficulté. Contourner ces difficultés enlève tout intérêt à leur travail.

Une justification commune consiste à considérer que la forme travaillée par le maître de l’école suivie n’est réservée qu’aux pratiquants de haut niveau et que l’on ne peut l’aborder en tant que débutant. Ce raisonnement cache dans le meilleur des cas une incompréhension de la méthode de transmission des techniques martiales, et dans le pire des cas une incompétence technique.


Yamaguchi Gogen


Bien compris le kata, et donc la pratique d’une voie martiale traditionnelle, est source de véritable efficacité. Incompris il n’est rien d’autre qu’une inutile chorégraphie et une perte de temps.


Par Léo Tamaki - Publié dans : Budo
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Samedi 8 septembre 2007 6 08 /09 /Sep /2007 04:56

Le Japon est un pays de traditions. Malgré les aléas de l’Histoire il a réussi à en préserver un grand nombre qui font aujourd’hui encore partie de la vie des japonais, des arts martiaux à la cérémonie du thé en passant par l’arrangement floral, le théâtre No ou le Sumo.

Une des traditions les plus improbables et les plus spectaculaires qui ait été préservée est celle du Yabusame, le tir à l’arc à cheval. Plongée dans un rituel vieux de mille cinq cent ans !

 
Un art alliant maîtrise de l'équitation et de l'archerie
 

Une tradition unique

Le Japon est un pays à la culture unique. Volontairement refermé sur lui-même pendant deux siècles et demi il a développé et mûri des rituels uniques au monde. Passant d’une société féodale à une civilisation industrielle en trois décennies il a réussi l’incroyable tour de force de préserver ces traditions, parfois en les adaptant comme le Kendo ou le Judo, parfois en les conservant telles quelles, préservées dans leur forme authentique, comme le théâtre No ou le Yabusame.

 

Le Yabusame est du tir à l’arc à cheval. La première trace de ce type de pratique remonte au 6ème siècle lorsque en 530 le 29ème empereur, Kinmeï, tira pour la première fois à cheval sur trois cibles dans un rituel destiné à attirer la bénédiction des Dieux sur son territoire dans une époque troublée. Les trois cibles, sankan, symbolisaient les trois royaumes de Corée.


Un équipement inchangé depuis mille ans


L’arc, un symbole d’autorité et de pouvoir

L’arc a toujours été au Japon symbole d’autorité et de pouvoir. Le Bushido, la Voie des guerriers, fut d’ailleurs longtemps appelé Kyuba no michi, la Voie de l’arc et du cheval. Les plus anciens arcs retrouvés dans l’archipel datent de plus de six mille ans. Utilisés à pied à leur création ils commencèrent à être employés par des cavaliers à partir du 4ème siècle.

Au 10ème siècle lors des batailles rangées des duels à cheval à l’arc avaient lieu, chaque adversaire tirant trois flèches. Arme indispensable de toute les guerres l’utilisation de l’arc connaîtra un coup d’arrêt brutal au 16ème siècle lorsque les portugais introduiront les armes à feu au Japon. Mais dès le 17ème siècle, dans un Japon pacifié, Ogasawara Heibei Tsuneharu remettra sa pratique au goût du jour sous l’impulsion du shogun Tokugawa Yoshimune qui désire voir développés la concentration, la discipline et le raffinement de ses samouraïs.

 
L'arc, symbole d'autorité et de pouvoir


Une arme unique

L’arc japonais, comme le katana, est une arme unique. Sa très grande taille et son asymétrie qui placent sa poignée sous le centre en font une arme particulièrement difficile à maîtriser. Aujourd’hui les pratiquants de Kyudo et de Yabusame sont les héritiers des samouraïs et préservent son utilisation, une tradition particulièrement élégante et raffinée intimement liée au zen.

 

Un fait d’armes légendaire

La guerre de Genpei (1180-1185) opposa les Heike et les Genji. Période clé de l’histoire japonaise elle est la source de nombreux faits héroïques et de légendes qui ont inspirées la littérature de l’archipel.

Lors de la bataille de Yashima les Heike défaits par les Genji fuient en prenant la mer. Attendant un vent favorable pour partir ils font face aux Genji qui sont à cheval sur la plage. Dans un défi chevaleresque ils attachent en guise de cible un éventail au sommet du mât d’un de leurs bateaux.

Un guerrier nommé Nasu Yoichi relève le défi. Il s’élance avec son cheval dans les flots et vise la minuscule cible mouvante qui tangue au gré des flots. Réussissant à la transpercer d’une flèche il déclenchera une ovation générale ! Il sera récompensé de son adresse en étant fait daimyo.

 

Takeda et Ogasawara, deux écoles rivales depuis la nuit des temps

Comme dans toute histoire digne de ce nom le Yabusame s’est développé parallèlement dans deux écoles rivales, la Takeda ryu et la Ogasawara ryu.

La plus ancienne, la Takeda ryu, fut fondée au 9ème siècle par Minamoto Yoshiari sur l’ordre de l’empereur Uda. La seconde, l’Ogasawara ryu, fut fondée par Ogasawara Nagakiyo au 12ème siècle sur l’ordre du shogun Minamoto Yoritomo.

Aujourd’hui encore ces deux écoles se partagent les charges et se disputent les honneurs, chacune considérant qu’elle est la seule à perpétuer l’authentique art du Yabusame.

Takeda-ryu

La Takeda-ryu enseigne le Kyuba-jutsu, la technique de tir à l’arc à cheval, mais aussi l’utilisation du naginata et du tachi à cheval. L’école a par ailleurs collaboré à de nombreux films et séries télévisés. Parmi les plus célèbres citons « Les sept samouraïs » et « Kagemusha » d’Akira Kurosawa.

Toshiro Mifune, l’un des plus célèbres acteurs japonais fut d’ailleurs l’un des meilleurs élèves de l’école.

 
Un rituel majestueux et spectaculaire


Tsurugaoka Hachiman-gu, sanctuaire du Dieu de la guerre

Il existe plusieurs cérémonies distinctes pendant lesquelles le Yabusame est réalisé. L’une des plus importantes est réalisée chaque année par la Takeda ryu au mois d’avril à Kamakura dans sanctuaire du clan Minamoto, Tsurugaoka Hachiman-gu. Fondé en 1063 il est dédié au Dieu de la Guerre. C’est le sanctuaire principal de Kamakura.

Les raisons qui poussèrent Minamoto no Yoritomo à instituer ce rituel ne sont pas clairement établies. Pour certains il s’agissait d’un moyen d’amener ses hommes qui négligeaient l’archerie à s’entraîner. Pour d’autres il s’agissait d’une cérémonie pour célébrer son avènement en tant que shogun. Sans doute ces deux motifs étaient-ils liés.

 

Une tradition religieuse élaborée jusqu’au moindre détail

Le Yabusame, comme le Sumo, est une tradition étroitement liée au Shinto, la Voie des Dieux. Il s’agit d’un rituel extrêmement élaboré destiné à divertir les Dieux pour s’attirer leurs faveurs. Aujourd’hui bien sûr seuls les exégètes comprennent la signification de toutes les cérémonies qui entourent les tirs proprement dits et la foule des curieux et des amateurs se réjouit simplement de voir un tel déploiements de fastes.

 
Procession au Tsurugaoka Hachiman-gu


Dès le matin ont lieu à Hachiman-gu des processions qui voient les prêtres Shinto se livrer à de multiples cérémonies. Vers dix heures les cavaliers commencent à s’entraîner. Ils parcourent à vive allure les 208 mètres de la piste qui coupe perpendiculairement l’allée principale du sanctuaire. Petit à petit il lâchent les rênes et miment le tir les mains nues puis avec l’arc mais sans flèches. Après plus de deux heures de courses ils se retirent pendant une heure pour déjeuner et laisser les chevaux se reposer.

A ce moment les quelques mètres de chaque côtés de la travée sont déjà littéralement bondés et des milliers de japonais émaillés de quelques touristes attendent patiemment pour assister à la cérémonie.

Vers treize heures le grand prêtre dirige une procession qui parcourt la travée dans les deux sens et à laquelle prennent part le maître de la Takeda ryu et les ites, les tireurs qui officieront.

 

Un équipement inchangé depuis mille ans

Depuis la première cérémonie qui eut lieu en 1187 le rituel est resté inchangé de même que l’équipement des tireurs. Leur tenue élégante et distinguée renforce l’impression de beauté qui se dégage des ites. En kimono, hakama et avec un tachi (sabre ancien) au côté ils personnifient par leur attitude sobre et digne les générations de samouraïs qui ont perpétué l’art du Yabusame.

 

Un rituel majestueux et spectaculaire

Trois cibles en bois, shiki no mato, sont placées le long de la travée. Elles sont placées à une hauteur qui correspond à la cible la plus meurtrière sur un ennemi en armure, située juste sous la visière, mabisashi.

Les shiki no mato sont surmontées de fleurs artificielles. A l’époque féodale la participation au rituel du Yabusame était un grand honneur fait aux meilleurs guerriers. Mais un échec était aussi une honte impossible à effacer et que beaucoup lavaient par le suicide rituel, seppuku. Afin de préserver la vie de guerriers valeureux on plaça alors ces fleurs à l’endroit où se perdaient les flèches qui avaient ratées la cible. Les toucher était considéré comme suffisant et permettait d’éviter d’inutiles pertes en vies humaines.

 
Une tradition élaborée jusqu'au moindre détail


Dans un silence religieux le premier cavalier tourne le dos à la piste, s’élance pour prendre de la vitesse et fait faire demi-tour à sa monture. En un instant il est en position de tir et lâche sa flèche qui vient faire voler en éclats la cible de bois.

Les morceaux de la première cible ont à peine touchés le sol que la deuxième flèche est lâchée, aussi rapidement suivi par la troisième. La course se termine par un freinage aussi brusque qu’efficace au bout de la courte travée.

Cinq tireurs se succèderont ainsi avant d’entamer un retour au pas à l’entrée de la piste. Ils effectueront trois passages similaires avant de voir la cible réduite deux fois et de recommencer leur routine. Lors des derniers passages la cible sera une minuscule soucoupe en terre cuite de 9 cm de diamètre…

 
Une discipline qui exige une rapidité phénoménale


Chaque cible touchée soulève l’enthousiasme des spectateurs tant il est évident même pour un néophyte que le niveau requis est extrêmement élevé. Afin de pouvoir sauter à terre pour combattre les étriers n’entourent pas le pied mais le soutiennent uniquement. Ne contrôlant leur monture que par les genoux dès le début de la piste ces cavaliers doivent de plus faire preuve d’un talent exceptionnel en archerie. L’arc est tel qu’il faut faire un geste ample qui amène la flèche derrière l’oreille à chaque tir en un temps record.

La participation à ces cérémonies étaient réservée aux meilleurs guerriers de l’époque. Arriver à rivaliser avec eux est un exploit dans le monde actuel qui mérite le plus grand respect. Il est d’ailleurs à noter que les montures utilisées aujourd’hui sont d’anciens chevaux de course qui sont réputés beaucoup plus difficiles d’utilisation pour cette discipline.

 

Le Yabusame aujourd’hui

Symbole fort de la culture traditionnelle le Yabusame enthousiasme autant les foules autochtones que les dignitaires étrangers tels que George Bush ou le prince Charles. Sa pratique qui fait partie de la richesse du patrimoine japonais ne pourra probablement jamais être répandue dans le grand public. Il est toutefois admirable de constater que son avenir semble garanti et que ce magnifique rituel sera préservé dans ce pays de traditions qu’est le Japon.

 
Une habileté incroyable


Par Léo Tamaki - Publié dans : Budo
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Dimanche 24 juin 2007 7 24 /06 /Juin /2007 10:26
A trente-huit ans, sans avoir jamais pratiqué les arts martiaux de sa vie, Okamoto Seïgo débute l’étude du Daïto ryu. Onze ans plus tard il est déja 7ème dan. Aujourd’hui Okamoto senseï a quatre-vingt deux ans et est l’un des maîtres d’arts martiaux les plus célèbres du Japon. Rencontre avec un homme d’exception.


Seigo Okamoto


Daïto-ryu Aïkijujutsu
Le Daïto-ryu Aïkijujutsu est l’école qu’enseignait le légendaire Takeda Sokaku, l’un des derniers samouraïs du Japon. Art martial aux origines mythiques, l’Aïkijujutsu est une technique à l’efficacité redoutable.

Takeda Sokaku
Takeda Sokaku est une véritable légende des arts martiaux. Combattant impitoyable à la personnalité excentrique, sa vie est nimbée de mystères. Il enseigna à plus de 30 000 personnes, généralement des militaires, agents de police ou personnalités. Parmi ses élèves les plus célèbres on note Ueshiba Moriheï, fondateur de l’Aïkido, Sagawa Yukiyoshi, Takuma Hisa et Horikawa Kodo.

Horikawa senseï
Le père de Kodo, Horikawa Taiso, était un passionné d’arts martiaux. Expert en Shibukawa-ryu Jujutsu il se passionnera pour l’étude du Daïto-ryu après sa rencontre avec Takeda Sokaku. Il sera d’ailleurs un de ses rares élèves à obtenir le diplôme de Kyoju Dairi. Kodo commencera donc l’étude des arts martiaux sous la direction de son père avant d’étudier directement avec Takeda.
Horikawa senseï était un homme de petite stature. Ne pouvant compter sur ses capacités physiques Takeda lui conseilla dès ses débuts de se concentrer sur la maîtrise de l’Aïki. Il deviendra un des plus grands maîtres du Daïto-ryu et sa maîtrise de l’Aïki sera légendaire...

Débuts tardifs
Okamoto Seïgo est né en 1925 à Yubari sur l’île de Hokkaïdo, la plus grande île du nord du Japon. Après un bref passage à l’armée il devient journaliste puis crée sa propre société avant de travailler pour une grande entreprise. A l’âge de trente-huit ans il décide de pratiquer une activité physique afin de s’entretenir. Il choisit de pratiquer les arts martiaux… car ils se pratiquent en intérieur et ne nécessitent pas de braver le terrible froid des hivers de Hokkaïdo.

Un vieillard insignifiant
Lorsqu’il est présenté à Horikawa senseï pour la première fois Okamoto n’est guère impressionné. Horikawa Kodo est à l’époque un vieillard de soixante-neuf ans qui mesure moins d’un mètre cinquante et porte d’épaisses lunettes… Lorsqu’il le voit projeter avec facilité cinq jeunes élèves le dépassant d’une tête qui l’attaquent simultanément il croit à une mise en scène. Mais tout change à l’instant où il l’attaque lui-même.
A trente-huit ans Okamoto est dans la force de l’âge. Grand et bien charpenté il se retrouve pourtant instantanément déséquilibré à chaque fois dès l’instant où il se retrouve en contact avec Horikawa. Stupéfait par cette incroyable technique il commence sur le champ l’étude du Daïto-ryu.

Un entraînement rigoureux
On a du mal aujourd’hui à imaginer la difficulté et la sévérité d’un entraînement tel qu’il pouvait avoir lieu au Japon ne serait-ce qu’il y a quelques dizaines d’années.
Mais Okamoto senseï s’entraîne avec ferveur, jour après jour. Le premier mois il ne fait que recevoir les techniques et chuter sans cesse. Les entraînements sont rigoureux et aucune explication n’est jamais donnée. Mais motivé par son admiration pour les merveilleuses techniques de Horikawa senseï et le plaisir du sake partagé qui suit les entraînements il continue à pratiquer sans relâche.

Une progression fulgurante
Un an après ses débuts il intègre le cours des élèves avancés. Dès lors ses progrès seront encore plus rapides. Qu’il pleuve, qu’il neige ou qu’il vente Okamoto assistera à tous les cours de Horikawa senseï quasiment sans exceptions jusqu’à son départ pour Tokyo quatorze ans plus tard.
Après deux ou trois ans il commence à être à l’aise dans les chutes mais ne comprend toujours rien aux techniques qu’il étudie. Après cinq ans Horikawa lui demande de prendre en charge le cours des débutants.
Le temps et les élèves passent au dojo. Un à un les anciens d’Okamoto pris par leurs obligations familliales ou professionnelles sont contraints de cesser la pratique et bientôt il est l’élève le plus ancien.
De même il est parvenu petit à petit à comprendre et utiliser le principe de l’Aïki. Après dix ans d’études il devient l’assistant de Horikawa senseï. Seulement onze ans après ses débuts il est déja 7ème dan.
En 1977 Okamoto déménage à Tokyo. Avec la bénédiction de son maître il ouvre la branche de Tokyo de l’école de Horikawa, la Daïto-ryu Aïkijujutsu Kodokaï.

Roppokaï
Après la disparition de son maître Okamoto senseï créera le Roppokaï afin de diffuser le Daïto-ryu. Aujourd’hui le Roppokaï est l’une des quatres écoles principales d’Aïkijujutsu avec le Daïto-ryu Aïki budo de Takeda Tokimune, le Takumakaï de Takuma Hisa et le Kodokaï de Horikawa Kodo. Il s’agit de la seule école reconnue à ne pas avoir été fondée par un élève direct de Takeda Sokaku.

La signification de « Roppokaï »
Kaï signifie « groupe, organisation, association ». Le terme Roppo quand à lui possède plusieurs significations.
Il a d’abord une signification technique. Roppo est alors assimilé aux six directions comme sur un dé, impliquant que les techniques permettent de faire face à n’importe quelle attaque provenant de n’importe quelle direction, par le haut ou le bas, l’avant ou l’arrière, la droite ou la gauche. Toutefois Okamoto senseï précise que contrairement à un dé les techniques doivent être rondes et former six cercles infinis. Six cercles que l’on retrouve dans le symbole du Roppokaï. Le cercle étant une des notions fondamentales de l’enseignement technique de Okamoto senseï.
Le terme Roppo a par ailleurs des origines historiques et anecdotiques. Du point de vue historique il fait référence au Roppogumi, six groupes de jeunes guerriers écumant les rues durant l’époque Edo.
L’origine anecdotique est elle liée à Takeda Sokaku. Dans le théatre Kabuki le Roppo est une sortie de scène spectaculaire et rapide accompagnée de grands gestes. Assistant un jour à une représentation où jouait un acteur célèbre nommé Kikugoro, Takeda l’interpella en lui disant que son jeu était bon mais son Roppo mauvais… Arrivé dans sa loge Kikugoro envoya un de ses serviteurs chercher l’étrange spectateur qui l’avait apostrophé. Takeda lui expliquera alors ses erreurs et lui enseignera la manière correcte de se déplacer. Kikugoro qui était un grand acteur améliorera tellement son Roppo pendant la nuit que ses admirateurs en furent stupéfaits. Pour remercier Takeda il lui enseignera alors la danse japonaise.

Ma rencontre avec Okamoto senseï
J’ai pour la première fois entendu parler de Okamoto senseï grâce à un de mes amis pratiquants, Asobu Matsushita. A l’époque Asobu pratiquait passionément l’Aïkido depuis plus d’une dizaine d’années. Il me parla d’un maître de Daïto-ryu à la technique extraordinaire qu’il avait rencontré. Intrigué par son récit je lui demandai de me prêter quelques vidéos de maître Okamoto.
Je dois avouer qu’au premier abord j’ai été surpris. Sans le témoignage enthousiaste de mon ami qui avait déjà plusieurs fois ressenti les techniques je serai sans doute passé à côté de cette découverte. Ma curiosité éveillée j’ai donc regardé avec attention les vidéos et j’ai été stupéfait par la technique d’Okamoto senseï. Je me promis alors de le rencontrer dès que l’occasion se présenterait.
Plusieurs années plus tard, devenu un pratiquant assidu du Roppokaï, Asobu me présentera à maître Okamoto et j’aurai la chance de sentir l’Aïki en action…

Le principe Aïki
Le Daïto-ryu est généralement connu à travers ses écoles les plus répandues, les courants de Takeda Tokimune ou Kondo Katsuyuki. Les techniques sont démontrées de manière « carrée » et l’on perçoit fortement le travail de type Jujutsu, notamment à travers les nombreuses clés.
Le Roppokaï insiste beaucoup plus sur le travail d’un principe appellé Aïki. Ce principe implique qu’à l’instant du contact avec le partenaire celui-ci soit immédiatement déséquilibré.
Il est probable que le principe Aïki soit commun à tous les styles de Daïto-ryu Aïkijujutsu. Tous les élèves avancés de Takeda Sokaku, Ueshiba, Sagawa, Kodo ou son fils Tokimune étaient passés maîtres dans son utilisation.
Il semble que l’Aïki soit un des principes secrets du style qui n’était à l’origine enseigné qu’aux élèves les plus avancés. C’est sans doute une des raisons pour lesquelles Takeda Sokaku se brouillera avec Ueshiba Moriheï qui n’hésitait pas à en faire la démonstration…

Le mot Aïki est utilisé dans d’autres écoles que le Daïto-ryu. Toutefois à la différence de celles-ci où il s’agit généralement soit d’un principe philisophique, soit d’un principe stratégique, il s’agit en Daïto-ryu d’un principe technique concret fondamental de l’école. Okamoto senseï le démontre sans détours et pense qu’il est naturel de partager ce savoir.

La technique d’Okamoto senseï
Okamoto senseï possède une des techniques les plus épurées qu’il soit donné de voir dans les arts martiaux. Ses gestes sont réduits au minimum de leur amplitude à tel point qu’il est très difficile d’en percevoir une grande partie à l’œil nu. Recevoir sa technique est une expérience stupéfiante. Au moment du contact vous avez l’impression d’avoir saisi un câble électrique. Votre corps se tend et perd l’équilibre instantanément. Ce n’est pas une impression agréable… Mais c’est redoutable d’efficacité.


L'impression d'avoir saisi un câble électrique! L'élève qui se relève au premier plan est un officier de police 5° dan de Kendo et de Judo.


Etre projeté par Okamoto senseï est une expérience incroyable. Généralement les experts d’Aïkido, Aïkijujutsu, Judou ou Jujutsu contrôlent votre corps dans sa globalité. Lorsqu’ils vous déséquilibrent vous sentez qu’ils ont trouvé le centre gravité de votre corps et le contrôlent.
Lorsque vous êtes entre les mains d’Okamoto senseï vous sentez qu’il contrôle toute l’architecture intérieure de votre corps. Il ne déplace pas simplement une masse dans la direction où il le désire, il est capable de faire prendre n’importe quelle position à votre corps, de vous empêcher de respirer, uniquement à travers votre saisie…
Stanley Pranin, éditeur d’Aïkidojournal, a rencontré les plus grands experts d’Aïkido et de Daïto-ryu. Il explique qu’il était assez sceptique quand à cette approche souple de l’Aïkijujutsu mais que son opinion changea lorsqu’il eut l’occasion d’être projeté par Okamoto senseï. « Technique fine, subtile et parfait contrôle » déclarera-t-il dès lors. On ne saurait dire mieux.

L’enseignement au Roppokaï
Okamoto senseï a reçu son enseignement de manière très traditionelle. L’entraînement se faisait sans paroles et sans explications mais il explique que cela obligeait à écouter de tout son corps et à observer avec ses cinq sens. A cette époque les élèves pratiquaient avec un ancien et ne pouvait ressentir la technique du maître que rarement et après plusieurs années.
Okamoto senseï a changé cette méthode d’entraînement. Au Roppokaï il projette chaque élève avec chaque technique qu’il enseigne. Ainsi, tous et dès les premiers jours peuvent ressentir l’effet recherché. Cette façon d’enseigner demande un investissement énorme de l’enseignant. Aujourd’hui à quatre-vingt deux ans Okamoto senseï enseigne toujours de la même manière, projetant inlassablement chaque élève à chaque cours.
Le principe Aïki qui est encore jalousement gardé par beaucoup d’écoles qui le réservent à leurs élèves avancés est ici enseigné de manière ouverte. En cela Okamoto senseï est proche d’un enseignant tel que Kuroda senseï qui fait travailler ses élèves dans le respect des principes supérieurs dès leur entrée dans son école.

Un élève particulier
En 2002 un film intitulé Aïki fut réalisé. Il est inspiré de l’histoire réelle d’un paraplégique et de sa rencontre avec Okamoto senseï.
A l’âge de 16 ans Ole Kingston Jensen est renversé par une voiture alors qu’il roule tranquillement en vélo à Copenhague. En 1988, âge de 29 ans il rencontre Okamoto senseï qui acceptera de le prendre comme élève.
Aujourd’hui Ole est 4ème dan et il enseigne le Daïto-ryu. Il est l’élève le plus haut gradé du Roppokaï hors du Japon et est réputé pour sa maîtrise de l’Aïki.


Affiche du film "Aïki" inspiré de la vie de Ole Kingston Jensen


Entretien avec Okamoto senseï
L’interview qui suit est exceptionnelle à plus d’un titre. Tout d’abord parce qu’il s’agit de la première interview d’Okamoto senseï en France, et surtout parce qu’aujourd’hui Okamoto senseï ne livre plus d’interviews, préférant se consacrer à l’enseignement. Rencontre avec un maître exceptionnel.


Senseï, vous avez commencé à pratiquer chez Horikawa senseï. Comment était la pratique à l’époque ?
C’était très douloureux ! Bien que maître Horikawa ait été un maître de l’Aïki nous pratiquions surtout le Jujutsu et ses techniques de contraintes articulaires.

Vous avez progressé à une vitesse incroyable. Quel est votre secret ?
(rires) On m’a décerné mes grades pour me récompenser de mon assiduité !

Quel est le but de la pratique du Daïto-ryu ?
Le Daïto-ryu est un Goshin-jutsu, une méthode de défense. Son but technique, comme celui du Iaïdo, est de pouvoir réagir instantanément à toute attaque. Le maître de mon maître, Takeda Sokaku, était un homme effrayant. Il avait tué de nombreuses personnes en combat et l’art qu’il enseigna était clairement un Bujutsu. Mais c’est aussi un Budo dans la mesure où l’entraînement doit vous amener à pouvoir contrôler l’attaquant sans le détruire.

Vous pratiquez énormément et voyagez pour enseigner aux quatre coins du monde. Vous ne vous reposez jamais ?
(rires) En Daïto-ryu il ne faut utiliser que 20 à 30% de ses capacités physiques. C’est le rôle de la technique. Dans la plupart des autres disciplines comme en Judo par exemple on utilise 100 voire même 120% de ses capacités physiques. Il est donc impossible de combattre 50 ou 60 adversaires.

Vos mouvements sont extrèmements courts.
Oui et normalement ils le sont encore plus rendant la technique encore plus efficace et rapide. Mais les élèves ne peuvent pas suivre ou apprendre si je pratique ainsi.
Les pratiquants d’Aïkido critiquent souvent l’amplitude de mes gestes. Mais rapidement ceux qui viennent pratiquer comprennent leur efficacité et changent d’opinion.

Vous avez beaucoup d’élèves qui viennent d’autres disciplines ?
Oui, il y a des pratiquants d’Aïkido, de Judo, de Kendo… Beaucoup viennent de l’Aïkido et repartent après trois ou quatre ans en pensant avoir compris l’Aïki. Mais on ne peut comprendre l’Aïki en si peu de temps. Ils n’en connaissent que la forme extérieure, pas l’essence.

Vous projetez toujours très proche de vous ?
Oui c’est important car c’est plus efficace et cela permettait dans le passé d’asséner le todome (coup de grâce).

Enseignez-vous aussi aux enfants ?
Certains dojos du Roppokaï le font. Ici j’ai un enfant de douze ans mais généralement je ne prends pas les élèves avant quatorze ans. L’Aïki est trop difficile à saisir avant cet âge.

La pratique des armes est-elle différente de celle à mains nues ?
Non, le principe Aïki s’utilise exactement de la même manière, avec ou sans armes.

Contrairement à l’Aïkido par exemple, où pour chaque technique le uke chute généralement de la même manière, lorsque vous utilisez l’Aïki vos élèves ne chutent pas tous de la même manière.
Oui, les techniques ont un effet différent selon que le pratiquant est grand ou petit, mince ou gros, et surtout, sensible ou pas. Nous n’enseignons pas la manière de chuter au Roppokaï. Chacun suit naturellement et trouve sa manière de chuter. Il est très important de s’entraîner et d’apprendre à protéger son corps de manière naturelle.

Merci senseï pour cet entretien.


Le futur du Roppokaï
Okamoto senseï, par l’excellence de sa technique et la générosité de son enseignement, attire chaque jour de plus en plus d’élèves désireux d’apprendre les secrets de l’Aïki.
De nombreux hauts gradés d’autres disciplines viennent pratiquer le Daïto-ryu chez maître Okamoto tel ce policier 5ème dan de Kendo et 5ème dan de Judo que je vis revêtir une ceinture blanche et pratiquer avec enthousiasme. Okamoto senseï les accueille et leur enseigne toujours avec bienveillance.
Le Roppokaï possède maintenant des branches dans tout le Japon et dans de nombreux pays étrangers. Okamoto senseï met un point d’honneur à visiter tous les dojos chaque année et à pratiquer avec chaque élève. Il est incroyable d’imaginer les efforts fournis par ce maître de quatre-vingt deux ans afin de transmettre ses connaissances et sa générosité dans le partage du savoir n’a d’égale que sa maîtrise de l’Aïki...

Vidéos et livres
Okamoto senseï est l’auteur d’une dizaine de livres et vidéos. Même s’il est évidemment impossible d’apprendre le Daïto-ryu et surtout le principe Aïki à travers ces publications, elles donnent un aperçu passionant de l’Aïki et de ses applications. De plus Okamoto comme dans ses cours explique avec une très grande générosité de nombreux points techniques qui peuvent intéresser les pratiquants d’arts martiaux et plus particulièrement les étudiants d’Aïkido, de Daïto-ryu et de Jujutsu.
Les deux DVD les plus intéressants sont ceux de ses séminaires à Hawaï, Okamoto Aïki Shinden. Les explications détaillées et le large éventail de techniques sont passionants. De plus de nombreux élèves étant débutants cela offre la chance de voir les techniques effectuées sur des personnes n’ayant pas d’idée préconçues des techniques et de leurs effets.


Okamoto Aïki shinden 1


Pour en savoir plus
Voici quelques liens où vous pouvez brièvement admirer la technique d’Okamoto senseï :
http://www.youtube.com/watch?v=hvPEU9mAX5Y
http://www.youtube.com/watch?v=WUabmGscELU
Le site officiel du Roppokaï :
http://www.daitoryu-roppokai.org/site/


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Par Léo Tamaki - Publié dans : Budo
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